CHAPITRE XIX
Le sage Adam Woodcock , qui se divertissait des observations du page tout en affectant de les mépriser, désira enfin de donner encore carrière à la langue de son jeune compagnon. Il aimait assez à jouir de sa supériorité en montrant combien lui étaient familières toutes les circonstances qui excitaient l'étonnement du jeune homme.
« Eh bien donc! dit-il enfin, qu'est-ce que vous voyez, monsieur Ptoland, qui vous fait devenir muet tout à coup?»
Roland ne répondit rien.
« Je vous dis, monsieur Roland Grœme, que dans mon pays il est de la politesse de répondre quand on vous parle. »
Roland garda encore le silence.
« Ce garçon a le diable au corps ! s'écria le fauconnier; je crois qu'il a perdu les yeux à force de voir et la langue à force de parler. »
Vidant à la hâte son gobelet, il s'approcha de Roland qui se tenait immobile comme une statue , les yeux avidement attachés sur la cour , quoiqu'il fût impossible à Woodcock de découvrir, au milieu de la scène joyeuse qu'elle présentait, rien qui méritât une attention aussi soutenue.
« Notre jeune homme est ensorcelé I » dit le fauconnier en luimôme.
Mais Roland avait de bonnes raisons pour être surpris , bien qu'elles ne fussent pas dénature à être communiquées à son compagnon.
Les sons de l'instrument du vieux musicien avaient attiré de la rue de nombreux auditeurs, lorsqu'entra par la porte de la cour un personnage qui attira exclusivement l'attention de Roland.' Il était du môme âge que lui, ou un peu plus jeune. Son costume et sa tournure annonçaient le môme rang et la même profession, car il avait tout l'air d'impertinence et de malice qui convient à un page; sa taille était élégante, quoique trop délicate et peu élevée, et il portait un habillement élégant caché en partie sous un grand manteau de pourpre. En entrant il jeta un coup d'œil vers les croisées, et, à son extrême étonnement, sous sa toque de velours pourpre armée d'une plume blanche , Roland reconnut des traits profondément gravés dans sa mémoire ; cette chevelure riche et brillante, ces yeux bleuset animés, ces sourcils bien arqués, ce nez qui tendait légèrement vers la forme aquiline , ces lèvres de rubis, dont un demi-sourire malin paraissait l'expression habi-
2(ffl L'ABBÉ.
tuelle;eTi un mot,c'étaientla figure etla taille de Catherine Seyton, sous des habits d'homme, et imitant avec succès la tournure d'un jeune page plein d'assurance.
« Saint George et saint André I » se disait-il à lui-môme dans son étonnement, « vit-on jamaisjeune fille plus audacieuse ? Elle paraît néanmoins un peu honteuse de cette mascarade , car elle tient le phs de son manteau près de sa figure, et je la vois rougir. Mais, sainte IMarie ! elle traverse la foule d'un pas aussi ferme et aussi assuré que si elle n'avait jamais attaché de cotillons à sa ceinture ! Saints du paradis I elle lève sa houssine, comme si elle voulait en frapper ceux qui lui ferment le passage. Par la main de mon père ! elle se conduit comme le véritable modèle des pages. Eh quoil assurément elle ne va pas frapper tout de bon la jaquette grise ? »
Le doute de Roland ne fut pas de longue durée ; la jaquette grise dont il avait déjà parlé plusieurs fois se trouvant sur le chemin du page, et conservant sa place avec l'obstination ou la stupidité d'un rustre, la houssine lui fut subitement et sévèrement appliquée sur les épaules, de manière à lui faire faire un saut de côté, en se frottant la partie qui venait d'être caressée avec si peu de cérémonie. Ledrôlelàcha un ou deux jurements d'indignation, et déjà Ptoland songeait à franchir les escaliers pour secourir Catherine métamorphosée , mais les rieurs n'étaient pas du côté de la jaquette grise; et, à la vérité , la bure n'aurait pas eu beau jeu à cette époque à se quereller avec le velours et la broderie. Le rustaud, qui était un domestique de l'auberge, se retira donc hué de tout le monde , et alla finir d'étriller la belle jument grise, n fut surtout raillé de la fille au corset rouge, employée dans la même auberge , qui , pour couronner sa disgrâce, eut la cruauté de sourire d'approbation à l'auteur du châtiment ; et en laitière de la ville plutôt que du village, elle l'accosta ainsi : « Mon jeune monsieur , est-il quelqu'un ici dont vous ayez besoin , que vous paraissez si pressé ?
— Je cherche un jeune étourdi , dit le page, avec une branche de houx au bonnet , des cheveux et des yeux noirs , un justaucorps vert, et l'air d'un petit maître de province. Je l'ai cherché dans tous les passages et dans toutes les allées de la Canongate. Que le diable l'emporte I
— Ma foi, Dieu vous le rende I » marmotta Roland avec beaucoup d'étonnement.