CHAPITRE XX
que téméraire de donner à une bête le nom du roi des ténèbres.
— Il était encore moins convenable, je pense, dit le page, de donner à un animal vicieux le nom d'une noble famille.
— Eh bien I continua Woodcock, Seyton ou Satan, j'aimais ce petit cheval plus que tous les autres de l'écurie. Il n'y avait pas moyen de dormir sur son dos; il caracolait , cabriolait, se cabrait, mordait, ruait, et vous donnait de la besogne : et bien souvent alliez-vous mesurer de votre dos l'étendue du terrain. Je pen-e que je vous préfère à tout autre jeune homme dans le château , précisément à cause des mêmes qualités.
— Merci, merci, mon cher Adam. Je me tiens redevable à vous pour la bonne opinion que vous avez de moi.
— Ne m'interrompez donc pas, dit le fauconnier: Satan était un bon cheval... Mais maintenant que j'y pense, je crois que je donnerai vos noms à deux jeunes faucons ; l'un s'appellera E.oland et l'autre Grœme ; et tant qu'Adam vivra, soyez sûr d'avoir un ami. Touchez là , mon cher enfant I »
Roland lui rendit très-cordialement sa poignée de main, et Woodcock, ayant bu une grande rasade, continua son discours d'adieu.
«Maintenant que vous allez parcourir le monde, monsieur Roland, sans avoir mon expérience, pour vous secourir, il y a trois choses contre lesquelles je dois vous prémunir. Premièrement, ne dégainez jamais votre poignard pour des motifs frivoles. Tout le monde n'a pas un justaucorps aussi bien rembourré que certain abbé de votre connaissance. Secondement, ne courez pas après chaque jolie fille, comme l'émerillon après la grive : vous ne gagneriez pas toujours une chaîne d'or pour vos peines. Et en parlant de cela, voici votre fanfaronne que je vous rends : gardezla avec soin, elle est pesante, elle peut servir dans l'occasion à plus d'une fin. Troisièmement, et pour conclure, comme dit notre digne prédicateur, méfiez- vous du flacon. Il a noyé le jugement d'hommes plus sages que vous. Je pourrais vous en citer quelques exemples, mais la chose est inutile, car si vous oubliez vos fredaines, vous aurez peine à ne pas vous rappeler les miennes. Sur ce, adieu, mon cher enfant.»
Roland lui répondit par des souhaits non moins bienveillants, et ne manqua pas d'envoyer ses humbles respects à sa bonne maîtresse, chargeant en même temps le fauconnier de lui exprimer son regret de l'avoir offensée, et témoignant sa résolution de se l'abbé. 14
o|4 L'ABBÉ.
comporter dans le monde de manière à ce qu'elle n'eût pas à rougir de la protection généreuse qu'elle avait accordée à l'orphelin.
Le fauconnier embrassa son jeune ami, monta sur le cheval vigoureux que le domestique qui l'avait accompagné tenait prêt à la porte, et prit la route du sud. Les pas du cheval formaient un son triste et monotone qui semblait indiquer le chagrin du brave homme qui le montait, et chaque pas retentissait pour ainsi dire, dans le cœur de Roland, à mesure qu'il entendait son compagnon s'éloigner avec si peu de sa vivacité ordinaire, et qu'il se sentait encore une fois seul sur le théâtre du monde.
Il fut tiré de sa rêverie par Michel-l'Aile-au-Vent, qui lui rap- }3ela qu'il était urgent de retourner au palais, le régent devant se rendre à la cour des Sessions de bonne heure dans la matinée. Ils y allèrent donc ; et Michel, vieux domestique favori, qui était admis dans l'intimité du régent, et plus près de sa personne que bien des gens dont les postes étaient plus élevés, introduisit bientôt Grseme dans une petite chambre revêtue de nattes^ où il eut une audience du chef qui dirigeait alors les destinées de la malheureuse Ecosse. Le comte de Murray était en robe de chambre de couleur sombre, avec une toque et des pantoufles du même drap ^ mais dans ce déshabillé même il tenait à la main son épée dans son fourreau, précaution qu'il adoptait loi^qu'il recevait des étrangers, plutôt par déférence pour les sérieuses remontrances de ses amis et de ses partisans que par crainte pour sa personne. Il répondit silencieusement par un signe de tète au salut respectueux du page, et sans parler fit un tour ou deux dans la chambre, en fixant son œil pénétrant sur Roland, comme s'il eût désiré lire dans son ame. Enfin il rompit le silence. « Votre nom est, je crois, Juhen Graeme?
— Roland Grseme, milord, et non pas Julien.
— C'est juste, j'étais trompé par ma mémoire ; Roland Graeme du territoire contesté. Roland , vous connaissez les devoirs qui concernent le service d'une dame.
— Je devrais les connaître, milord, ayant été élevé sous les yeux de lady Avenel-, mais je me flatte de ne plus avoir à les remplir, le chevalier d'Avenel m'ayant promis...
— Silence, jeune homme interrompit le régent ; c'est à moi de parler, à vous d'entendre et d'ol^éir. Il est nécessaire, au moins pour quelque temps, que vous entriez derechef au service d'une dame^qui, par son rang, n'a pas d'égale en Ecosse : ce service