‹ L'abbéChapitre 120 sur 250 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

respectable, et le seul de la compagnie qui parût au-dessus du rang de domestique , il fit observer qu'ils devaient monter à cheval à la hâte .

Pendant ce discours , et tandis qu'ils traversaient la rue du faubourg , Pvoland eut le temps d'examiner plus exactement les regards et la figure du baron , qui était à leur tète. Lord Lindesay de Byres n'avait encore que faiblement senti le poids des ans; sa taille droite et ses membres robustes prouvaient qu'il était encore en état de soutenir tous les travaux et toutes les fatigues de la guerre ; ses sourcils épais, grisonnant en partie, s'abaissaient sur des yeux grands et pleins d'un feu sombre , que rendait plus sombre encore la profondeur de leur cavité 5 ses traits, naturellement prononcés et durs, étaient rendus plus rudes par une ou deux cicatrices qu'il avait reçues à la guerre. Ces traits , qui semblaient faits pour exprimer de fortes passions, étaient ombragés par un casque d'acier sans visière , sur le gorgerin duquel tombait la barbe noire et grisonnante du vieux baron , et qui cachait entièrement la partie inférieure de sa figure. Le reste de son habillement était un justaucorps de buffle, peu serré, qui avait été autrefois doublé de soie et orné de broderies, mais qui paraissait très fatigué par les voyages, et endommagé par des entailles qu'il avait sans doute reçues dans les combats ; ce vêtement couvrait un corselet d'acier jadis poli et bien doré, mais maintenant attaqué par la rouille. Uneépée, de forme antique, et d'une longueur peu commune, faite pour être maniée des deux mains , espèce d'arme qui commençait alors à n'être plus en usage, était attachée à son baudrier, et disposée de manière à longer toute sa personne , de sorte que l'énorme poignée de l'arme s'élevait audessus de son épaule gauche , et que la pointe, atteignant de bien près le talon droit, frappait son éperon lorsqu'il marchait. Cette arme pesante ne pouvait être dégainée qu'en élevant la poignée au-dessus de l'épaule gauche par le moyen de la lame elle-même, car aucun bras humain n'était assez long pour la tirer de la manière ordinaire. Tout l'équipement de lord Lindesay était celui d'un soldat grossier, négligeant son extérieur comme un sombre misanthrope. Son ton bref, dur et hautain envers ses subordonnés, appartenait à ce môme caractère de rudesse.

Le personnage qui marchait avec lord Lindesay, à la tète de la troupe , offrait un contraste frappant par ses manières , son air et ses traits. Ses cheveux fins comme la soie étaient déjà blancs ,

quoiqu'il ne parût pas avoir plus de quarante-cinq à cinquante ans. Son ton de voix était doux et insinuant ; sa taille mince et maigre s'était courbée par habitude. Sa figure pâle exprimait la finesse et l'intelligence ; son œil était vif, quoique plein de douceur, et toutes ses manières étaient gracieuses. 11 montait un petit cheval habitué à l'amble, tels que ceux dont se servaient ordinairement les dames, les ecclésiastiques et les hommes livrés à des professions paisibles. Il portait un habit de cavalier en velours noir, avec une toque et une plume de même couleur, attachée avec un médaillon d'or : enfin , par pure ostentation , et comme une marque de son rang plutôt que pour en faire usage, il avait au C(jté une épée de ville . rapière courte et légère , sans aucune autre arme offensive ou défensive.

La cavalcade avait quitté la ville , et s'avançait d'un pas ferme vers l'ouest. A mesure qu'elle poursuivait sa route, Roland aurait été charmé d'apprendre quelque chose de précis concernant le but de ce voyage ; mais l'air du personnage près duquel on l'avait placé dans le cortège lui ùta tout désir de familiarité. Le baron lui-même ne paraissait pas plus farouche et plus inaccessible que ne l'était son fidèle Edward : ce silencieux personnage avait une barbe grise qui lui tombait sur la bouche, telle que la herse devant la porte d'un château, comme pour empêcher qu'aucun mot ne s'en échappât sans nécessité absolue. Le reste de la troupe semblait sous la môme influence de taciturnité, et marchait sans échanger un seul mot, ressemblant plutôt à une compagnie de chartreux qu'à une troupe de serviteurs militaires. Roland Gramme fut surpris d'une discipline aussi sévère , car même dans la maison du chevalier d'Avenel , distinguée par l'exactitude du décorum , une marche était une époque de liberté où il était loisible de plaisanter, de chanter, en un mot de faire tout ce qui ne dépassait pas les bornes d'une gaieté convenable. Ce silence extraordinaire fut cependant agréable sous un rapport à notre jeune héros ; car il lui donna le temps de concentrer toutes les forces de son jugement pour exam.iner sa situation, qui, aux yeux de toute personne raisonnable, aurait paru des plus dangereuses et des plus embarrassantes.

Il était tout à fait évident que , par suite de plusieurs circonstances indépendantes de sa volonté , Roland avait formé des liaisons avec chacune des deux factions ennemies dont les querelles troublaient le royaume, bien qu'il ne fût, à proprement parler,

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