‹ L'abbéChapitre 126 sur 250 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

crée notre imagination quand nous lisons son histoire pour la première fois : ces traits expressifs répétés par les gravures et les tableaux que nous voyons partout, ont empreint en nous leur souvenir ineffaçable. En effet, nous ne pouvons regarder le plus mauvais de ces dessins, quelque défectueuse que soit son exécution, sans dire qu'on a voulu représenter la reine Marie. Ce n'est pas une faible preuve du pouvoir de la beauté , que ses charmes.', après un laps de temps si considérable , soient l'objet non seulement de l'admiration, mais encore d'un vif intérêt chevaleresque. On sait que ceux mômes qui, dans les derniers temps de sa vie , avaient adopté les opinions les plus défavorables au caractère de Marie, nourrissaient des sentiments analogues à ceux de l'exé^teur qui demanda, avant que sa tâche pénible fût terminée, la faveur de baiser la belle main de celle sur laquelle il allait accomplir un si horrible devoir.

Vôtue alors d'une robe de deuil, et avec cette figure, cette taille, ces manières, enfin embellie de tous les charmes avec lesquels la tradition fidèle a familiarisé les lecteurs, Marie Stuart s'avançait à la rencontre de lady Lochleven. Cette dame, de son côté, s'efforçait de cacher sa haine et ses craintes sous l'air d'une indifférence respectueuse. Au fait, elle avait plusieurs fois ressenti la supériorité de la reine dans cette espèce de sarcasme déguisé, mais d'autant plus mordant, à l'aide duquel les femmes peuvent venger avec succès des injures moins cachées. Il est permis de se demander si ce talent ne fut pas aussi fatal à celle qui le possédait, que tant d'autres qualités dont cette malheureuse reine était douée. En effet , tandis qu'il lui procurait souvent un triomphe momentané sur ceux qui étaient chargés de la garder, il ne manquait pas d'augmenter leur ressentiment; et la satire et le sarcasme auxquels elle était livrée étaient souvent rendus par les tracasseries fréquentes et amères qui étaient en leur pouvoir. On sait positivement que sa mort fut hâtée par une lettre qu'elle écrivit à la reine Elisabeth , lettre dans laquelle elle accablait su jalouse rivale et la comtesse de Shrewsbury , sous les traits du ridicule le plus incisif et de la plus sanglante ironie.

Lorsque les deux dames se rencontrèrent , la reine dit en inclinant la tête pour répondre au salut de lady Lochleven : « Nous sommes heureuses aujourd'hui , nous jouissons de la société de notre aimable hôtesse à une heure peu ordinaire , et dans des

moments qu'on nous a permis jusqu'ici de consacrer à notre prol'abbs. 15

menade particulière. Mais notre bonne hôtesse sait bien qu'en tout temps elle a eu accès en notre présence , et elle n'a pas besoin de solliciter notre permission.

— Je suis fâchée que Votre Grâce regarde ma présence comme importune, dit ladyLochleveu. Je venais vous annoncer l'arrivée d'une addition à votre suite, en montrant E.oland, circonstance à laquelle les dames sont rarement indifférentes.

— Oh, je vous demande pardon, milady. Je suis vivement émue de reconnaissance pour les bontés de mes nobles comtes et barons, ou , si l'on veut , de mes souverains , qui ont permis une addition si respectable à ma suite personnelle.

— lisse sont étudiés, madame, répliqua lady Lochleven,à montrer leur déférence à Votre Grâce , un peu aux dépens peutêtre de !a saine politique : et je me flatte que leurs égards ne seront pas mal interprétés.

— Impossible I dit la reine -, la bonté qui permet à la fille de tant de rois , à celle qui est encore reine de ce royaume, d'avoir une suite composée de deux femmes de chambre et d'un jeune page est une faveur dont Marie Stuart ne peut jamais se montrer assez reconnaissante. Comment donc ? ma suite sera semblable à celle des épouses des gentilshommes campagnards du comté de Fife î il ne me manquera plus qu'un écuyer et deux laquais en livrée bleue. Biais dans ma joie toute personnelle , je ne dois pas oublier le surcroît de peines et de dépenses que cette augmentation de ma suite va occasioner à notre bonne hôtesse et à toute la maison de Lochleven. C'est sans doute cette idée, je crois, qui obscurcit votre front, ma respectable dame. Mais prenez courage; la couronne d'Ecosse possède maint beau domaine : et votre fils affectionné, mon frère non moins affectionné, se dépouillera d'un des plus riches en faveur de votre époux , de ce fidèle chevalier, plutôt que de souffrir que Marie soit renvoyée de ce château hospitalier, faute de vous fournir les moyens de soutenir les dépenses.

— Les Douglas de Lochleven, madame, savent depuis des siècles comment ils doivent remplir leurs devoirs envers l'Etat. Ils ne songent pas à la récompense, quelque désagréable, quelque dangereuse que soit leur tâche.

— Oh I ma chère Lochleven , reprit la reine , vous êtes trop scrupuleuse. Je vous en prie, acceptez un bon manoir. Qu'est-ce qui doit soutenir ici la reine d'Ecosse dans sa coiu' royale, si ce

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