‹ L'abbéChapitre 128 sur 250 · CHAPITRE XXT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXT

je vous l'ordonne. N'appelez personne pour être témoin... je me trouve mieux... je vais me remettre à l'instant. «En elTet, par un effort semblable à celui d'un être qui lutte contre la mort, elle s'assit sur son fauteuil, et tâcha de reprendre sa tranquillité d'esprit, quoique tous ses traits fussent encore agités de l'émotion violente de corps et d'esprit qu'elle venait d'éprouver. » Je suis honteuse de ma faiblesse, mes amies, » dit-elle en prenant la main de ses deux femmes; « mais elle est passée, etje suis encore Marie Stuart. Le ton sauvage de cet homme... ce que je connais de son insolence... le nom qu'il a prononcé... le motif qui l'amène ici... tout cela peut excuser un moment de faiblesse; mais elle ne durera qu'un instant. »

Elle arracha le bonnet qui lui couvrait la tête, et que son agitation avait mis en désordre, secoua les boucles épaisses de ses beaux cheveux noirs qui étaient voilés auparavant, et, passant ses doigts délicats à travers le labyrinthe qu'ils formaient, elle .se leva, et, pareille à la statue d'une prêtresse grecque inspirée par la présence du dieu, elle resta dans une attitude qui peignait à la fois la douleur et l'orgueil, le sourire et les larmes: « Nous sommes mal préparée, dit-elle, à recevoir nos sujets rebelles; mais autant que nous le pouvons, nous chercherons à nous présenter devant eux en reine. Suivez-moi, mes filles. Que dit ta ballade favorite ? ma Fleming :

Jeunes filles, dans mon boudoir Tressez ma clievelure brune , Et de'ployez votre savoir En faisant dix boucles pour une.

Hélas I » ajouta-t-elle après avoir répété en souriant ces vers d'une vieille ballade, « la violence m'a déjà privée des ornements ordinaires de mon rang, et le petit nombre de ceux que la nature m'avait donné sont été détruits par les chagrins et les inquiétudes. » Cependant, tout en parlant ainsi, elle laissait errer ses doigts eflilés dans l'épaisse forêt de ses beaux cheveux noirs qui voilaient son cou royal et son sein agité, comme si, dans l'agonie de son esprit, elle »'avaitpas encore perdu le sentiment de ses charmes sans rivaux. Tout ce qu'il y avait de noble et d'aimable dans une femm.e si belle et de si haute naissance, produisit un effet magique sur la jeunesse, l'inexpérience et l'enthousiasme naturel du jeune page. Il restait immobile de surprise et d'intérêt, brûlant de hasarder sa

vie pour une cause aussi belle que devait l'être celle de Marie. Elle avait été élevée en France : elle possédait la plus rare beauté ; elle avait régné en reine, et comme reine d'Ecosse, à qui la connaissance des caractères était aussi essentielle que l'air qu'on respire. Sous tous ces rapports, Marie était de toutes les femmes du monde la plus prompte à s'apercevoir, et la plus adroite à profiter des avantages que ses charmes lui donnaient sur tous ceux qui se trouvaient dans la sphère de son inlluence. Elle jeta sur Roland un regard qui aurait amolli un cœur de pierre. « Mon pauvre enfant, » lui dit-elle avec un sentiment en partie réel, et en partie exagéré , « vous nous êtes étranger , on vous arrache à la société de quelque mère tendre, d'une sœur, d'une jeune fille avec laquelle vous aviez la liberté de danser autour du mai , et l'on vous envoie dans cette triste captivité. J'en ai regret pour vous-, mais vous êtes le seul homme de ma suite ; obéirez-vous à mes ordres?

— Jusqu'à la mort, madame I » répondit Roland d'un ton déterminé. *

— Gardez donc la porte de mon appartement, reprit la reine : gardez-la jusqu'à ce que ces visiteurs intrus fassent violence pour entrer, ou jusqu'à ce que je sois convenablement habillée pour les recevoir.

— Je la défendrai jusqu'à ce qu'ils me marchent sur le corps!» s'écria Roland. Toute l'hésitation qu'il avait sentie touchant la règle de conduite qu'il devait suivre disparut compèltement par l'impulsion du mxOment.

« Non, mon bon jeune homme, dit Marie, non, ce n'est pas cela que je vous commande. Si j'ai près de moi un seul sujet fidèle, j'ai grand besoin, Dieu le sait, de songer à sa sûreté. Ne résistez qu'autant qu'il le faudra pour les faire rougir d'employer la violence, et alors, livrez-leur passage, je vous l'ordonne. Rappelezvous mes injonctions.» Puis, avec un sourire qui exprimait à la fois la faveur et l'autorité, elle s'éloigna, et entra dans sa chambre, accompagnée des deux dames de sa suite.

La plus jeune s'arrêta un moment avant de suivre sa compagne, et fit à Roland un signe de la main. Il avait reconnu en elle depuis long-temps Catherine Seyton. circonstance qui ne pouvait surprendre beaucoup un jeune homme doué d'une vive intelligence, et se rappelant le discours mystérieux qui s'était tenu entre les deux matrones au couvent abandonné de Sainte-Catherine, discours que la rencontre de Catherine achevait d'expliquer. Cepen-

Page 1