CHAPITRE XXII
— Certes, milords, répondit Melville, vous connaissez bien , je n'en doute pas , vos instructions secrètes. Mais moi j'obéirai aux miennes en m'efforçant de me placer comme médiateur entre Sa Grâce et vous.
— Silence, sir Robert 3Ierville, » s'écria la reine en se levant, le visage encore tout enflammé d'agitation. « Mon mouchoir, Fleming. J'ai honte que des traîtres aient pu m'émouvoir ainsi. Dites-moi, superbes lords, » ajouta-t-elle en essuyant ses larmes , « de quel droit des sujets prétendent-ils déposer une souveraine qui a été sacrée, pour renoncer à la fidélité qu'ils ont jurée, et pour renverser la couronne d'une tète sur laquelle la loi divine l'a placée ?
— Madame , dit Ruthven , je serai franc avec vous. Votre règne, depuis la malheureuse bataille de Pinkie-Gleugh \ lorsque vous étiez encore un enfant au berceau, jusqu'à présent que vous êtes devant nous, devenue femme, a été un assemblage tragique de pertes, de désastres, de dissensions civiles, de guerres étrangères, dont on ne trouve pas d'exemples dans nos chroniques. Les Français et les Anglais, comme d'un consentement unanime, ont fait de l'Ecosse un champ de bataille où ils venaient les armes à la main vider leur ancienne querelle. Quanta nous, chaque homme a levé la main contre son frère ; pas une année ne s'est passée sans rébellion , sans meurtre , sans exil des nobles, sans oppression des communes. Kous ne pouvons supporter de tels malheurs plus lung-temps : c'est pourquoi nous vous prions , comme une princesse à laquelle Dieu a refusé le don d'écouter les sages conseils, et sur les projets et les desseins de laquelle jamais sa bénédiction n'est descendue , de céder le gouvernement et l'administration de l'Ecosse à une main capable de sauver les débris de ce royaume déchiré.
— 3Iilord , dit Marie, il me semble que vous faites peser sur ma tète malheureuse et dévouée des calamités qu'avec plus de justice je pourrais imputer à vos esprits turbulents , farouches et intraitables. Oui , ce qu'il faut en accuser, c'est la violence frénétique avec laquelle , vous et les grands d'Ecosse , vous êtes toujours prêts à vous entre-déchirer , commettant sans remords les cruau-
i Livrée en 1547. Les Anglais, commande's parle protecteur Hertford, diic de Sommerset, y défirent, après un combat sanglant, rarme'e ecossai.se, comicaodce par le coraie d'Arran , re'gent du royaume d'Ecosse, a. m.
tés les plus grandes pour assouvir votre haine , tirant la vengeance k plus terrible de l'ofTense la plus légère , ne tenant aucun compte de ces lois prudentes, établies par vos ancêtres pour réprimer de telles cruautés, vous révoltant contre l'autorité légitime, et vous conduisant comme s'il n'y avait point de roi en Ecosse, ou plutôt comme si chacun de vous était roi dans ses terres. Et maintenant vous jetez le blâme sur moi , sur moi dont la vie a été abreuvée d'amertume, dont le sommeil a été interrompu, dont le bonheur a été brisé par vos dissensions I N'ai-je pas été obligée de traverser en personne, à la tête de quelques serviteurs fidèles, les déserts et les montagnes pour maintenir la paix et détruire l'oppression? N'ai-je point endossé une armure et porté des pistolets d'arçon à ma selle , contrainte de laisser de côté la retenue d'une femme et la dignité d'une reine , pour donner l'exemple à ceux qui me suivaient ?
— Nous convenons , madame , » dit rudement Lindesay, « que ces troubles , occasionés par votre mauvaise administration aient pu quelquefois vous faire tressaillir au milieu d'une mascarade ou d'une fête, qu'ils aient pu vous interrompre lorsque vous vous livriez à l'idolâtrie de la messe , ou que vous écoutiez les conseils jésuitiques de quelque amljassadeur français ; mais , si ma mémoire est bonne , le plus long et le plus pénible voyage que Votre Grâce ait jamais entrepris fut pour aller de Hawick au château de l'Ermitage ; si ce fut pour le bien de l'État ou pour votre propre honneur, je laisse à votre conscience le soin de le décider. »
La reine, tournant vers lui un de ces regards queDieu lui avait donnés, comme pour montrer que les moyens les plus sûrs de gagner l'affection des hommes peuvent être vains quelquefois, et lui parlant avec un abandon et une douceur de voix inexprimables : « Lindesay, dit-elle , vous ne me parliez pas de ce ton sévère, vous ne m'adressiez pas ces railleries insultantes , ce beau soir d'été où nous tirâmes au blanc tous les deux contre le comte de Blar et Marie Livingstone , et où nous leur gagnâmes la collation du soir, dans le jardin privé de Saint-André. Le chevalier de Lindesay était alors mon ami , et il fit le serment de combattre pour moi. Comment j'ai pu offenser lord Lindesay, je l'ignore, à moins que les dignités n'aient changé sa conduite. »
Quelque dur que fût le cœur de Lindesay, il sembla frappé de cette interpellation inattendue; mais il répliqua presqu'à l'instant: « Madame , il est bien connu que Votre Grâce pouvait alors rendre