CHAPITRE XXII
fous tous ceux qui l'approchaient. Je ne prétends pas avoir été plus sage que les autres. Mais des favoris plus aimables, de meilleurs courtisans ont bientôt fait oublier mon hommage grossier, et je pense que Votre Grâce peut aussi se rappeler qu'à cette époque mes efforts maladroits pour prendre les manières qui vous plaisaient excitaient les rires de vos perroquets de cour, de vos quatre Marie et de vos dames françaises.
— Milord, si je vous ai offensé par ma folle gaieté, j'en ai du regret, dit la reine, et je puis déclarer seulement que ce fut sans intention. Tous êtes bien vengé-, car ma gaieté, » ajouta-t-ell6 avec un soupir, « n'offensera plus désormais personne.
— Nous perdons notre temps, madame, interrompit lord Ruthven ; je vous prie de nous donner votre décision sur l'importante question que je vous ai soumise.
— Quoi ! milord , » dit la reine, à l'instant , « sans un moment pour réfléchir ! Le conseil , comme les rebelles se nomment euxmêmes, peut-il attendre cela de moi ?
— Madame, répliqua Ruthven, le conseil pense que, depuis la période fatale qui se passa entre la nuit où fut assassiné le roi Henry *, et le jour de Carberry-Hill , Votre Grâce doit s'être tenue préparée à la mesure qu'il vous propose, comme le moyen le plus sûr d'échapper aux difficultés et aux dangers qui vous menacent.
— Grand Dieu î s'écria la reine, et vous me proposez comme une faveur ce que tout roi chrétien doit regarder comme une perte d'honneur égale à la perte de la vie I Vous m'enlevez mon pouvoir, ma couronne , mes sujets , mes richesses, mon royaume : et au nom de tous les saints, que pouvez-vous m'offrir, ou que m'offrez-vous en récompense de mon acquiescement ?
— Votre pardon, » répondit Ruthven d'une voix sévère. «Nous vous donnons une retraite et les moyens de passer le reste de votre vie dans la pénitence et dans la réclusion ; nous vous donnons le temps de faire votre paix avec le ciel ; de recevoir la sainte Ecriture que vous avez toujours rejetée et persécutée. »
La reine devint pâle à la menace que semblaient indiquer ces
\ Henri Darnley, ëpoux de Marie Stuart, pe'rit dans la nuit du 9 février i 567. I^a maison qu il habitait sauta par l'effet d'une mine. La bataille de Carberry- Hill fut livre'e le 15 juin de la même année. Marie fut défaite par ses sujets , revolte's contre son nouvel ëpoux, Bothwell, et obligée de je mettre entre leurs mains, a. m.
paroles aussi bien que le ton dur et inflexible de celui qui les prononçait. « Et si je ne reçois pas la requête qui m'est présentée si fièrement , milord , qu'arrivera-t-il ? »
Ces paroles furent prononcées d'un ton où la crainte naturelle à une femme combattait avec le sentiment de sa dignité insultée. Il se fit un moment de silence comme si personne ne voulait répondre clairement à cette question. Enfin, lord Ruthven lui répondit : « Il est peu nécessaire de dire à Votre Grâce , qui a lu les lois et les chroniques de ce royaume , que le meurtre et l'adultère sont des crimes pour lesquels plusieurs reines ont été mises à mort. »
— Et sur quoi, milord, fondez-vous une accusation si horrible contre celle qui est maintenant devant vous? Les infâmes et odieuses calomnies qui ont empoisonné l'esprit de tous les Ecossais, et qui m'ont placée prisonnière entre vos mains, ne sont point sûrement des preuves.
— Nous n'avons pas besoin d'autres preuves que le mariage honteux entre la veuve de l'assassiné et le chef de la bande des assassins. Ceux qui ont réuni leurs mains dans le fatal mois de mai avaient déjà uni leurs cœurs et leurs projets dans l'action qui précéda le mariage seulement de quelques semaines.
— Milord, milord ! » s'écria la reine avec véhémence, « rappelez-vous bien qu'il y eut d'autres consentements que le mien qui me poussèrent à cette fatale union, l'acte le plus malheureux de ma malheureuse vie. Les mauvais pas où s'engagei.'t les souverains leur sont souvent suggérés par de méchants conseillers ; mais ces conseillers sont'pires'que les démons qui nous tentent et nous trahissent, quand les premiers ils appellent leurs infortunés princes à répondre des conséquences de leur avis. N'avez-vous jamais entendu parler, milords, d'un acte signé par les nobles conseillant cette funeste union à la triste 3Iarie? lime semble que, s'il était soigneusement examiné, nous pourrions y voir lesnoms de Morton, de Lindesay et de Ruthven: nous trouverions leurs signatures au bas de cet acte qui me pressait d'épouser l'infortuné Bothwell. Ah ! brave et loyal lord Herries, vous qui ne connûtes jamais la fourberie et le déshonneur , vous pliâtes vainement votre noble genou devant moi, pour m'avertir du danger qui me menaçait, et vous fûtes le premier à tirer votre épée pour ma cause lorsque je souffris pour avoir négligé vos conseils I Fidèle chevalier, véritable gentilhomme, quelle différence entre toi et ces conseillers de malheur