‹ L'abbéChapitre 14 sur 250 · CHAPITRE IIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIÎ

le commandement était sa sphère naturelle : tant il se conduisait avec aisance, soit en exigeant , soit en recevant des preuves dj soumission à ses fantaisies. Le chapelain, il est vrai, aurait pu s'interposer pour réprimer cet air de hauteur que Roland Graime prenait avec tant de complaisance ; et probahlement il se serait trouvé très-disposé à lui rendre ce service; mais la nécessité de régler avec ses frères certains points contestés de la discipline de l'Eglise l'avait appelé depuis quelque temps hors du château, et le retenait dans une partie éloignée du royaume.

Les choses étaient dans cet état au château d'Avenel, lorsque le son aigu et prolongé d'un cor se fit entendre des bords du lac, signal auquel la sentinelle s'empressa gaiement de répondre. Lady Avenel reconnut le signal de son mari, et courut précipitamment à la fenêtre de l'appartement dans lequel elle était assise. Une troupe composée d'environ trente lanciers ayant devant eux un pennon déployé, côtoyait les bords sinueux du lac et s'avançait vers la chaussée. Un seul cavalier marchait à la^ète, etses armes brillantes réfléchissaient les rayons du soleil d'octobre. Môme à cette distance, la dame reconnut le haut panache portant les couleurs d'Avenel mêlées avec la branche de houx; et le port assuré, la contenance pleine de dignité du cavalier, ainsi que les mouvements majestueux de son coursier brun-foncé, annonçaient suiTisamment Halbert Glendinning.

Le premier sentiment de Lady Avenel à l'arrivée de son époux fut celui d'une joie extatique, mais bientôt vint s'y mêler une crainte qui l'avait quelquefois agitée -. elle redoutait que sir Halbert n'approuvât pas tout à fait la distinction particulière avec laquelle elle avait traité le petit orphelin qu'elle avait pris sous sa tutelle. Pour éprouver une pareille crainte, il fallait qu'en effet elle se reprochât secrètement d'avoir outrepassé, à l'égard de son jeune protégé, les bornes d'une amitié prudente : car Halbert Glendinning était pour le moins aussi doux et aussi indulgent qu'il était ferme et raisonnable dans l'administration de sa maison, et sa conduite envers son épouse , en particulier, avait toujours été extrêmement affectueuse et tendre.

Et cependant elle craignait que, dans cette affaire, sa conduite ne fût désapprouvée de sir Halbert. Prenant donc sur-le-champ la résolution d'attendre jusqu'au lendemain pour parler de l'anecdote relative à l'enfant , elle donna ordre à Lilias de l'emmenei" hors de l'appartement.

« Je ne veux pas aller avec Lilias, madame, » s'écria l'enfant gâté, qui avait plus d'une fois réussi par son obstination à en venir à ses fins, et qui, comme bien des gens d'un âge mur, se plaisait à exercer une pareille autorité : « je ne veux pas aller dans la vilaine chambre de Lilias; je veux rester , et voir ce brave guerrier qui passe si fièrement sur le pont-levis.

— Vous ne devez pas rester , Roland, » répliqua la dame d'un ton plus absolu qu'elle ne parlait ordinairement à son petit favori.

« Je le veux ! » répéta l'enfant, qui avait déjà senti son importance et comptait qu'on ne manquerait pas de lui céder.

« Je veux ! dites-vous , Roland ? que signifie ce mot ? Je vous dis qu'il faut que vous vous en alliez.

— Je veux, « dit l'entant précoce, « est une expression qui convient à un homme ; il faut est déplacé dans la bouche d'une dame.

— Vous faites l'insolent I s'écria lady Avenel : Lilias , emmenez-le sur-le-champ.

— J'ai toujours pensé, » ajouta Lilias en souriant , et prenant l'enfant malgré lui par le bras, « qu'il faudrait que mon jeune maître cédât la place au plus âgé.

— Et vous aussi , vous faites l'impertinente ? mademoiselle , demanda lady Avenel ; la lune a-t-elle donc changé, que vous vousoubhiez tousde cette manière ?

Lilias ne répliqua point, mais emmena l'enfant qui, trop fier pour tenter une résistance inutile , lança à sa bienfaitrice un coup d'œil dans lequel on put lire combien il aurait été disposé à braver son autorité s'il eût eu quelque chance de succès.

Lady Avenel se sentit contrariée en voyant jusqu'à quel point cette légère circonstance l'avait agitée, dans un moment où elle aurait du être tout entière à la joie de revoir son époux. Mais nous ne retrouvons point le calme par la rétlexion seule que notre agitation est hors de saison. La rougeur du mécontentement n'avait pas encore disparu de sa joue ; le trouble qu'elle avait éprouvé n'était pas encore dissipé, lorsque son mari , sans casq ue, mais portant encore le reste de ses armes, entra dans l'appartement. Sa présence bannit toute autre pensée; elle vola vers lui , serra dans ses bras ce corps couvert de fer, et couvrit de baisers ce visage noble et martial avec une affection évidente et sincère. Le guerrier lui rendit tendrement ses caresses ; car le temps qui s'était écoulé depuis leur union avait peut-ytre diminué ce qu'il y avait de romanesque dans son amour; mais il avait

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