CHAPITRE Iir
plutôt accru sa tendresse raisonnable ; et les longues et fréquentes absences de sir Halbert Glendinning avaient empêché le calme de cette affection de dégénérer en indifférence.
Lorsque ces premières marques d'amour et ces premières félicitations eurent été données et reçues, la dame d'Avenel, fixant tendrement ses yeux sur le visage de son mari , lui dit :
«Vous êtes changé , Halbert : vous avez fait une rude et longue course aujourd'hui , ou vous avez été malade.
— Je me suis bien porté, Marie, répondit le chevalier ; j'ai joui d'une très-bonne santé, et une longue course n'est pour moi , tu lésais, qu'une affaire d'habitude constante. Ceux qui sont nés d'un sang noble peuvent dormir toute leur vie dans l'intérieur de leurs châteaux et de leurs manoirs-, mais l'homme qui a conquis la noblesse par ses propres exploits doit toujours rester en selle, pour montrer qu'il mérite le rang auquel il s'est élevé. »
Pendant qu'il parlait ainsi, sa femme le regardait tendrement et cherchait à lire au fond de son ame ; car le ton dont il s'exprimait était celui de la tristesse et de l'abattement.
Sir Halbert Glendinning était au fond le môme homme qu'autrefois ; mais toutes les qualités qui paraient sa jeunesse s'étaient bien modifiées dans leur développement. La franchise impétueuse du jeune ambitieux avait fait place au sang-froid calme et ferme du vaillant soldat et du politique habile. On voyait des traces profondes creusées par les soucis dans ses nobles traits , sur lesquels autrefois passaient toutes les émotions, comme de légères vapeurs sur un ciel d'été. Ce ciel était maintenant, non pas peut-être obscurci par les nuages , mais tranquille et grave comme une soirée paisible d'automne. Son front était plus large et plus découvert que dans la jeunesse, et la chevelure noire et touffue, qui se bouclait encore sur la tête du guerrier, ne garnissait déjà plus ses tempes, non par l'effet de l'âge, mais par celui de la pression constante du casque ou du bonnet d'acier. Sa barbe, suivant la mode du temps, était courte et épaisse, relevée en moustaches sur la lèvre supérieure, et se terminant- en pointe à l'extrémité. Ses joues, brunies par l'intempérie des saisons , avaient perdu le vif coloris de la jeunesse , mais offraient le teint vigoureux d'une active et robuste virilité. Halbert Glendinning était en un mot un chevafier digne de marcher à la droite d'un roi , de porter sa bannière dans les combats, et d'être son conseiller en temps de paix ; car ses regards exprimaient cette fermeté réfléchie qui fait prendre une ré-
solution sage et l'exécuter avec hardiesse. Et cependant sur ses nobles traits on voyait répandue l'expression d'une tristesse, dont peut-être il ne s'apercevait pas lui-même , mais qui n'échappa point à l'observation inquiète de son épouse afTec-tionnée.
« Quelque chose est arrivé , ou est sur le point d'arriver, dit la dame d'Avenelj cette tristesse ne couvre pas votre front sans qu'il y ait une cause : nous sommes sûrement menacés de quelque malheur national ou particulier.
, — Il n'y a rien de nouveau que j e sache, répondit Halbert Glendinning ; mais de tous les maux qui peuvent affliger un royaume il en est peu que l'on ne doive redouter pour ce pays malheureux et divisé.
— Eh bien donc, je vois qu'il y a eu quelque funeste entreprise. Lord Murray ne vous aurait pas retenu si long-temps à Holy- Rood , s'il n'eût eu besoin de votre secours dans quelque affaire importante.
— Je n'ai pas été à Iloly-Rood, Marie ; j'ai été pendant plusieurs semaines en pays étranger.
— En pays étranger ! et sans m'écrire un mot !
— A quoi cela aurait-il servi ? sinon à vous rendre malheureuse, mon cher amour : votre imagination aurait converti le plus léger zéphyr qui aurait ridé la surface de votre lac , en un lier ouragan bouleversant l'océan germanique.
— Et avez-vous réellement traversé la mer, » reprit lady Ave- •nel, que cette idée remplissait de terreur et de surprise, « réellement quitté votre pays natal, mis le pied sur des rivages lointains où la langue écossaise est inconnue?
— Réellement , bien réellement , » répéta le chevalier en lui pressant tendrement la main avec un air enjoué; « j'ai ftut cet exploit merveilleux ; j'ai roulé pendant trois jours et trois nuits sur l'Océan, les va^^es impétueuses se brisant à côté de mon oreiller, et seulement une planche mince me séparant de l'abîme.
— En vérité, mon cher Halbert, c'était tenter la divine Providence. Je ne vous ai jamais engagé à ôter l'épée de votre côté , ni à poser la lance que vous aviez à la main ; je ne vous ai jamais dit de rester assis lorsque votre honneur vous commandait de vous lever : mais l'épée et la lance ne sont-elles pas des armes assez dangereuses pour la vie d'un homme, et fallait-il vous exposer au milieu des Ilots courroucés et des mers orageuses ?
— Nous avons en Allemagne et dans les Pays-Bas des hommes