CHAPITRE XXII
et l'attachement. Je me hasarderai donc à vous dire qu'il y a d'autres moyens qu'un jugement public pour oter la vie à un souverain déposé; et comme dit Machiavel, il n'y a qu'un pas entre la prison et le tombeau d'un roi.
— Oh ! s'écria l'infortunée princesse, si la mort était douce et facile pour le corps, si ce n'était pour l'ame qu'un changement heureux et salutaire, il n'existe pas une femme qui puisse s'y résoudre plus vite que moi ! Mais, hélas I j>lelville, lorsque nous pensons à la mort, mille péchés, que nous avons foulés aux pieds comme des vers de terre,se lèvent contre nous comme des serpents de feu. Certes, ils me font injure en m'accusent d'avoir aidé à l'assassinat de Darnley : et cependant, sainte Vierge I je n'ai que trop donné matière au soupçon, j'ai épousé Bothwell.
— Ne pensez point à cela maintenant, madame, dit Melville : ne songez qu'au moyen présent de vous sauver vous et votre fils. Acquiescez à leurs demandes injustes, et croyez que de meilleurs temps arriveront bientôt.
— Madame, ajouta Roland Grœme, si vous approuvez mon dessein, je vais traverser le lac à la nage, car sans doute on me refusera de me transporter sur le rivage; je me rendrai successivement dans les cours d'Angleterre, de France et d'Espagne ; je montrerai que vous n'avez signé ces actes si vils que par la crainte de la mort, et je combattrai ceux qui soutiendront le contraire.»
La reine se tourna vers le jeune homme, et avec un de ces doux sourires qui, durant l'époque du roman de la vie, paient bien tous les dangers, elle lui tendit la main sans lui dire un mot. Roland se mit à genoux avec respect et la baisa, et 3Iel ville continua son discours.
" 3Iadame, le temps presse, et vous ne devez pas laisser partir ces barques que je vois prêtes à traverser le lac. Il ne manque pas de témoins ici, vos dames, ce jeune homme courageux, moi-même, lorsque je pourrai servir efficacement votre cause, car je ne voudrais pas être compromis inopportunément dans cette affaire. Mais sans moi-môme, il est assez prouvé que vous avez cédé aux demandes du conseil par la force et la crainte, et non par un assentiment sincère et libre. Les barques appareillent pour partir. Ohî permettez à votre vieux serviteur de les rappeler.
— Melville, dit la reine, tu es un ancien courtisan : connais-tu un souverain qui ait rappelé en sa présence des sujets qui l'avaient quitté en lui proposant des conditions pareilles à celles que ces
envoyés du conseil nous ont laissées, et qui les ait rappelés sans qu'ils se soumissent ou s'excusassent? Quand il m'en coûterait la vie et la couronne, je n'ordonnerai jamais qu'ils reparaissent devant moi.
^ Hélas I madame, cette frivole formalité serait-elle un obstacle? Si je vous ai bien comprise, vous n'êtes pas éloignée d'écouter un avis aussi sûr qu'avantageux. Mais vos scrupules sont sauvés, je les entends qui reviennent vous demander votre résolution définitive. Oh ! suivez l'avis du noble Seyton, et vous pourrez un jour commander à ceux qui usurpent aujourd'hui le pouvoir sur vous. Mais silence ! je les entends dans le vestibule. »
Comme il achevait de parler, George Douglas ouvrit la porte de l'appartement, et introduisit les deux envoyés.
« Nous venons, madame, dit lord Ruthven, pour vous demander votre réponse aux propositions du conseil.
— Votre réponse définitive, ajouta lord Lindesay : vous devez avoir la certitude que par un refus vous précipitez votre sort, et vous perdez la dernière occasion de faire la paix avec Dieu, et de vous assurer une plus longue vie ici-bas.
— Milord,» dit Marie avec une grâce et une dignité inexprimables, « nous devons céder à la nécessité. Je signerai ces parchemins avec autant de liberté et de volonté que ma condition le permet. Si j'étais de l'autre côté du lac, montée sur un vigoureux genet^ entourée de dix chevaliers braves et loyaux, je signerais plutôt ma sentence de damnation éternelle que mon abdication du trône. Mais ici, dans le château de Lochleven, au milieu d'un lac profond, et avec vous, milords, auprès de moi, je n'ai pas la liberté du choix. Donnez-moi la plume, Melville, et soyez témoin de ce que je fais, et de la raison pour laquelle je le fais.
— Nous espérons que Votre Grâce ne se supposera contrainte par aucune appréhension de notre part, dit lord Ruthven , à exécuter ce qui ne doit être que l'acte de votre volonté. »
La reine s'était déjà inclinée sur la table, avait placé le parchemin devant elle, et tenait la plume entre ses doigts, prête à mettre sa signature. Mais quand lord Ruthven eut parlé, elle leva les yeux , s'arrêta tout court , et jeta la plume sur la table « Si l'on s'attend , dit-elle , à ce que je déclare céder ma couronne de ma libre volonté, et non comme forcée à y renoncer par les menaces
i Cheval d'E'pajne. A. M,