CHAPITRE XXII
de mes plus grands ennemis et de ceux de mon peuple, je ne mettrai point mon nom au bas d'une telle fausseté, non ! quand je devrais acheter à ce prix la possession de l'Angleterre, de la France et de l'Ecosse, qui m'ont appartenu soit de fait, soit de droit *.
— Prenez garde, madame, dit Lindesay -, » et saisissant le bras de la reine de sa main couverte d'un gantelet , il le serra , dans l'emportement de la colère , plus fortement peut-être qu'il n'en avait l'intention ; « prenez garde de lutter avec ceux qui sont les plus forts, et les maîtres de votre destinée. »
Il continua de serrer le bras de Blarie en fixant sur elle un regard farouche et effrayant, jusqu'à ce que Ruthven et Melville eussent crié : « Fi donc ! milord ! » et que Douglas , qui jusque-là était resté dans un état d'apathie apparente, eût quitté la porte où il se tenait, comme s'il eût voulu venir s'interposer. Le grossier baron lâcha prise, déguisant la confusion qu'il ressentait d'avoir cédé à un tel pointa sa colère, sous un sourire sombre et méprisant.
La reine alors, avec une expression de souffrance, mit à nu le 33ras qu'il avait serré, en relevant la manche de sa robe, et fit voir qu'il y avait laissé l'empreinte pourprée de ses doigts de fer. «3Iilord , dit-elle , comme chevalier et gentilhomme , vous auriez pu épargner à mon pauvre bras une si rude preuve que la force est de votre côté, et que vous êtes décidé à l'employer. Biais je vous en remercie, c'est la marque la plus décisive de la situation où je me trouve aujourd'hui ; je vous prends à témoin, lords et ladys, » ditelle en montrant l'empreinte du gantelet sur son bras, « que je signe ces parchemins en obéissance au geste de milord Lindesay, geste dont vous voyez la trace empreinte sur mon bras. »
Lindesay aurait voulu parler, mais il fut retenu par son collègue, qui lui dit : « Paix, milord I que la reine Marie d'Ecosse atjtribue sa signature à telle circonstance qu'il lui plaira; notre affaire •est de nous la procurer et de l'apporter au conseil. On discutera après sur la manière dont elle a été donnée : il y aura assez de temps pour cela. «
Lindesay garda donc le silence, et murmura seulement dans sa barbe : «Je ne voulais pas la blesser ; il fimt donc que la chair d'une femme soit tendre comme la neige nouvellement tombée. » ■• En attendant, la reine avait signé les rouleaux de parchemin
i Marie Stiiart était reine d'Ecosse, la plus proche héritière d'Elisabeth reia» fl' Angleterre , et veuve de François II, roi de France, a. m.
2o6 L'ABBÉ.
avec un empressement indifférent, comme s'il se fût agi d'un sujet de peu d'importance ou de pure formalité. Lorsqu'elle eut achevé cette tâche pénible , elle se leva , et ayant salué les lords , elle se préparait à passer dans sa chambre. Ruthven et sir Robert Melville lui rendirent son salut, le premier avec cérémonie, le second par une inclination, dans laquelle son désir de témoigner sa compassion à la reine était évidemment retenu par la crainte de paraître aux yeux de ses collègues trop attaché à son ancienne maîtresse. Mais ils étaient déjà sur le point de sortir que Lindesay n'avait encore fait aucun mouvement. A la fm,«bmme cédant à une soudaine impulsion, il fit le tour de la table, qui jusqu'ici avait été entre les envoyés et la reine , mit un genou en terre , prit la main de la reine, la baisa, la laissa tomber et se releva : «Madame, dit-il, vous êtes une noble créature, quoique vous ayez abusé des dons les plus précieux de Dieu. Je paie à la fermeté mâle de votre esprit le respect que je n'aurais pas payé au pouvoir que vous avez si mal employé pendant long-temps ; je m'agenouille devant Marie Stuart, et non devant la reine.
— La reine et Marie Stuart ont également pitié de toi, Lindesay, dit 3Iarie ; elles ont également pitié de toi, et elles te pardonnent. Tu étais un soldat honorable dans le parti de ton roi -, mais ligué avec des rebelles , tu n'es plus maintenant qu'une épée dans les mains d'un brigand I Adieu , milord Ruthven , traître plus doux , mais plus profond. Adieu, Melville : puisses-tu trouver des maîtres qui apprécient ton habile politique, et qui aient les moyens de la récompenser mieux que Marie StuartI Adieu, George Douglas; faites savoir à votre respectable grand'mère que nous désirons être seule pendant le reste de la journée. Dieu sait que nous avons besoin de recueillir nos pensées.»
Tous saluèrent et sortirent ; mais à peine étaient-ils dans le vestibule que Lindesay et Ruthven étaient déjà en querelle. « Point de reproche , Ruthven , » disait Lindesay en réponse aux paroles que son collègue lui avait adressées^ mais qu'on n'avait pu entendre distinctement; « point de reproches, car je ne les souffrirai pas. Tous m'avez donné le rôle du bourreau dans cette affaire , et le véritable bourreau peut demander pardon à ceux sur lesquels il exerce son office. Je voudrais avoir d'aussi bonnes causes pour être son ami que j'en ai pour être son ennemi, tu verrais si j'épargnerais mon corps et mes jours pour la défense de sa cause.
— Tu es un joli mignon , répliqua Ruthven , pour défendre la