LE REPAS
Je préfère à tout , sur un coin de gazon, les mets les plus grossiers,une fraîche fontaine bouillonnante à côte' de ma nappe, les oiseaux libres chantant et roucoulant, sautant de branche en branche, et venant becqueter les miettes que je laisse pour leur repas. Je n'airue pas vos festins emprisonne's. Le Bûcheron , drame.
La chambre qui servait de vestibule était éclairée par une petite fenêtre à laquelle Roland Grœme s'établit pour être témoin du départ des lords. Il put voir leurs soldats monter à cheval et se ranger chacun sous leurs bannières respectives. Le soleil couchant brillait sur leurs cuirasses et leurs casques d'acier. Dans l'espace étroit situé entre le château et le lac^ les lords Ruthven et Lindesay, avec sir Robert Melville , s'approchaient lentement de leurs bateaux, accompagnés par lady Lochleven, son petit-lils et leurs principaux domestiques : ils prirent cérémonieusement congé les uns des autres, comme Roland put le deviner par leurs gestes, et les bateaux quittèrent le rivage ; les mariniers firent force de rames, et ils s'éloignèrent promptement en paraissant diminuer de grandeur aux yeux du page, qui n'avait rien de mieux à faire qu'à examiner leurs mouvements. Telle semblait être aussi l'occupa-
tion de lady Lochleven et de George Douglas, qui, en revenant du lieu d'embarquement, se retournaient souvent pour regarder les bateaux. Ils s'arrêtèrent enfin, comme pour observer leur course , sous la fenêtre même où Roland Grseme était en sentinelle ; et pendant qu'ils regardaient sur le lac , il put entendre distinctement lady Lochleven dire : « Et elle s'est humiliée pour sauver sa vie aux dépens de son royaume ?
— Sa vie , madame I répliqua Douglas 5 je ne sais pas qui aurait osé attenter à ses jours dans le château de mon père. Si j'avais songé que ce fût dans un tel dessein que Lindesay insistait pour amener ses hommes d'armes ici , ni lui ni eux n'auraient passé la porte de fer du château de Lochleven.
— Je ne parle pas d'un assassinat secret, mon fils, mais d'un jugement , d'une condamnation et d'une exécution publique : car voilà ce dont on l'a menacée , et elle a cédé à ces menaces. Si elle n'avait pas dans ses veines plus du sang perfide des Guise que de celui de la famille royale d'Ecosse , elle les aurait bravés en face ; mais cela ne pouvait pas être autrement , la bassesse est la compagne naturelle de la corruption. Je suis dispensée de me présenter devant elle pour ce soir : vas-y, mon fils , et acquittetoi de ta charge habituelle pendant le dîner de cette reine sans royaume.
— Daignez croire , ma m.ère , dit Douglas , que je ne me soucie pas beaucoup de l'approcher.
— Tu as raison , mon fils ; et j'ai confiance en ta prudence par cela même que j'ai remarqué tes précautions. Elle ressemble à une île de l'Océan , entourée d'écueils et de bancs de sable mouvants ; sa belle et riante verdure invite à y aborder, mais le naufrage de tout vaisseau qui en approche témérairement est certain. Je ne crains rien pour toi , mon fils , et nous ne devons pas, pour notre honneur, souffrir qu'elle mange sans qu'un de nous soit présent à son repas. Elle peut mourir par le jugement de Dieu , ou le démon peut s'emparer de son esprit égaré par le désespoir ; pour notre honneur, il nous faudrait montrer que , dans notre maison et à notre table , la trahison était impossible , vu que l'on a observé les usages convenables. »
Roland fut alors interrompu par un vigoureux coup sur les épaules qui lui rappela aussitôt ce qui était arrivé à Adam Woodcock le soir précédent. Il se retourna , s'attendant presque à voir le page de l'hôtellerie de Sain^jMichel. Il vit à la vérité Catherine