‹ L'abbéChapitre 145 sur 250 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

vices sans nom que les galants de l'époque étaient habitués à rendre. Il découpait adroitement et avec grâce, et choisissait soigneusement les morceaux les plus délicats pour les offrir à ces dames. Avant qu'elles eussent pu former un désir, il se levait de table prêt à l'accomplir , versait du vin , le trempait avec de l'eau, ôtait et changeait les assiettes, et faisait les honneurs de la table avec un air de promptitude joyeuse, de profond respect et d'empressement gracieux tout à la fois.

Lorsqu'il vit qu'elles avaient fini de manger , il se hâta d'offrir à la plus âgée l'aiguière d'argent , le bassin et la serviette , avec autant de cérémonie et de gravité que s'il les eut présentés à Marie elle-même. Ensuite, avec le môme décorum , il rempht le bassin d'eau pure , et l'offrit à Catherine Seyton. Elle avait apparemment résolu de troubler la gravité du page ; car tandis qu'elle lavait ses mains, elle tâcha, comme par accident, dejeter quelques gouttes d'eau à la figure de son officieux serviteur. Mais , si tel était son malicieux dessein , elle fut complètement trompée ; car Roland Graeme qui se piquait de commander à ses émotions , ne rit pas et ne fut pas déconcerté; et tout ce que la jeune fille gagna par sa folie fut une sévère réprimande de sa compagne qui la taxa de maladresse et d'impoUtesse. Catherine ne répondit rien , mais elle s'assit en boudant , et avec cette humeur d'un enfant gâté qui cherche l'occasion de décharger sur l'un ou sur l'autre le ressentiment d'une réprimande méritée.

Lady Marie Fleming , en attendant , était naturellement charmée de la conduite exacte et respectueuse du page , et elle dit à Catherine , après avoir jeté un coup d'œil favorable sur Holand Grœme : « Vous aviez raison de le dire , Catherine , notre compagnon de captivité est bien né et bien élevé. Je ne voudrais pas le rendre orgueilleux par mes louanges^, mais ses services nous mettront à même de nous passer de ceux de George Douglas , qui même n'a d'attention pour nous qu'en présence de la reine...

— Hum ! je ne sais trop, répondit Catherine , car George Douglas est un des plus beaux cavaliers d'Ecosse , et c'est un plaisir de le voir même à présent que la tristesse du château de Lochleven lui a inspiré cette mélancolie qu'elle répand sur tout. Lorsqu'il était à Holy-Rood , qui aurait dit que le jeune et brillant Douglas se serait contenté de jouer le rôle de geôlier ici, à Lochleven , sans autre amusement que de tourner la clef sur deux ou

trois pauvres femmes sans secours ? C'est un étrange emploi pour l'abbé. 17

23è L'ABBÉ,

un chovalier du Cœur sanglant * ; pourquoi ne le laisse-t-il pas à

son père ou à ses frères ?

Peut-être , comme nous, ne lui a-t-on pas laissé le choix ,

répondit lady Fleming; mais, Catherine, vous avez bien employé le peu de temps que vous avez passé à la cour pour vous rappeler ce que George Douglas était alors.

— Je me suis servi de mes yeux : je suppose que c'était pour cela qu'on m'avait menée là , et ils ne manquaient pas d'emploi , je vous en réponds. Lorsque j'étais au couvent, c'étaient des accessoires inutiles ; et maintenant que je suis à Lochleven, ils ne sont hons à rien , si ce n'est à se tenir fixés sur cet éternel ouvrage de broderie.*

— Tous parlez ainsi , et vous n'êtes avec nous que depuis quelques heures ! Où est cette jeune fille qui voulait vivre et mourir dans une prison , pourvu qu'elle eût seulement la permission de servir sa gracieuse reine?

— Ah I si vous vous fâchez sérieusement , ma plaisanterie est finie. Je ne le céderais pas en attachement à ma pauvre marraine, à cette grave matrone, qui avait toujours de sages prédictions sur le bout de la langue et une double fraise empesée autour de son cou ; vous savez bien que je ne lui céderais pas en attachement , dame Marie Fleming , et c'est me faire injure que de dire le contraire.

— Elle va défier l'autre dame , pensa Roland : elle va certainement lui jeter le gant , et si dame Marie Fleming a le cœur de le relever, nous aurons un combat en champ clos ! » Mais la réponse de lâdy Marie Fleming fut de nature à calmer la colère de la jeune capricieuse.

« Tu es une bonne fille, dit-elle, ma Catherine , et une fille fidèle ; mais le ciel ait pitié de celui qui aura un jour une créature si belle pour le charmer et si malicieuse pour le tourmenter : tu es faite pour rendre fous vingt maris.

— Oh I >' dit Catherine en reprenant son caractère et sa bonne humeur insouciante , « il devra être déjà fou à moitié , celui qui me donnera pareille occasion. Mais je suis en vérité charmée que vous ne soyez pas sérieusement fâchée contre moi. >> Elle se jeta , à ces mots dans les bras de son amie ; puis elle continua d'un ton d'excuse amicale et en l'embrassant sur les deux joues : « Vous

1 All'.is'on aux armoiries de Douglas, a, m.

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