CHAPITRE XXIV
leur conversation était soigneusement restreinte aux sujets les plus indifférents , et elles observaient môme en les traitant une réserve étudiée. Ce manque sensible de confiance était accompagné d'un changement analogue dans leur conduite personnelle envers le malheureux page. La reine, qui l'avait d'abord traité avec une bienveillance marquée , lui parlait à peine maintenant , sauf pour quelques ordres nécessaires à son service. Lady Fleming restait à son égard dans les termes de la politesse la plus sèche et la plus réservée, et Catherine Seyton devint plus amère dans ses plaisanteries: elle montrait une humeur froide et reveche dans toutes les communications qu'il avait avec elle. Ce qui le choquait le plus, c'est qu'il voyait, ou croyait voir des marques
^d'intelligence entre George Douglas et la belle Catherine Seyton. Aigri par la jalousie , il se persuada que leurs regards se communiquaient des secrets d'importance. « Il n'est pas étonnant , pensait-il, que, courtisée par le fils d'un baron orgueilleux et puissant, elle n'ait plus une parole ou un regard pour un pauvre page sans fortune. »
En un mot la position de Roland Grœme devint tout à fait insupportable, et son cœur se souleva naturellement contre l'injustice de ce traitement qui le privait du seul agrément propre à le dédommager d'une réclusion insupportable sous tout autre rapport. Il accusait d'inconséquence la reine Marie et Catherine Seyton (il était indifférent à l'opinion de dame Fleming) : en effet, elles sem-
^ jblaient lui en vouloir pour les suites naturelles d'un ordre qui venait d'elles-mêmes. Ne l'avaient-elles pas envoyé pour écouter ce prédicateur à la parole puissante ? « L'abbé Ambroise, pensait-il, connaissait mieux la faiblesse de leur papisme , lorsqu'il m'enjoi gnait de répéter dans mon esprit des ave , des credo , des j5a/er , tout le temps que le vieux Henri Warden prêchait ou sermonnait, pour m'empecher de prêter un seul instant l'oreille à ses doctrines hérétiques. 3Iais je ne supporterai pas long-temps une telle vie, » se dit-il à lui-môme avec fermeté. « Pensent-elles que je trahirai ma maîtresse parce que je vois matière à des doutes dans sa religion ? Ce serait servir le diable pour l'amour de Dieu , comme on dit. Non; mais au moins je rentrerai dans le monde : celui qui sert de belles dames a droit de s'attendre à des paroles et à des regards .de bonté, et je n'ai point reçu du ciell'ame d'un vrai gentilhomme pour me soumettre aux froideurs des soupçons et des mauvais traitements , en récompense d'une vie passée dans la captivité. Je
parlerai de cela à George Douglas demain, lorsque nous irons ensemble à la pêche. «
Il passa la nuit sans dormir, en agitant cette résolution magnanime; et le lendemain matin, lorsqu'il se leva, il n'était pas encore bien décidé s'il la tiendrait ou non. Il arriva qu'il fut appelé par la reine à une heure inaccoutumée et à l'instant même où il allait partir avec George Douglas. Il se rendit au jardin pour recevoir ses ordres ; mais, comme la ligne qu'il tenait à la main annonçait son intention , la reine , se tournant vers lady Fleming , lui dit : «« Catherine peut chercher quelque autre amusement pour nous , ma bonne amie, notre prudent page a déjà formé sa partie de plaisir pour aujourd'hui.
— J'ai dit dès le commencement, répondit lady Fleming , que Votre Grâce ne tirerait aucune ressource de la compagnie d'un jeune homme qui a tant de connaissances parmi les huguenots et qui a les moyens de passer son temps plus agréablement qu'avec nous.
— Je souhaite, » ajouta Catherine , dont le visage animé se colora de dépit, « que ses amis nous débarrassent de lui et nous ramènent en sa place un page, si toutefois il s'en trouve un, fidèle à sa reine et à sa religion.
— Une partie de vos souhaits peut s'accomplir , madame, » dit Roland Graeme , incapable de retenir plus long-temps les sentiments qu'excitait en lui le mauvais accueil qu'il recevait de tout le monde , et il fut sur le point d'ajouter : « Je vous souhaite de tout mon cœur en ma place un page , s'il peut s'en trouver un , qui soit capable d'endurer les caprices des femmes sans en devenir fou. » Heureusement il se rappela le remords qu'il avait senti pour avoir cédé à sa vivacité de caractère dans une occasion semblable; et, fermant la bouche , il retint sur ses lèvres un reproche si déplacé en présence d'une reine.
« Pourquoi restez-vous ici , dit la reine, comme si vous aviez pris racine dans le parterre ?
— Seulement pour attendre les ordres de Votre Grâce, répondit le page.
— Je n'en ai pas à vous donner. Allez, monsieur ! »
Comme il quittait le jardin pour gagner la barque, il entendit distinctement Marie réprimander une de ses dames en ces termes : « Vous voyez à quoi vous nous avez exposées. »
Cette courte scène fixa Roland dans la résolution de quitter le