‹ L'abbéChapitre 152 sur 250 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

d'une menace que d'une nageoire de ces truites mortes. Qui plus est, je vous rappellerai que le champion qui entreprend la défense de chaque dame de noble sang et de noble naissance , accusée devant lui d'inconstance dans ses affections ou dans ses manières à l'égard des gens, se prépare un peu trop d'ouvrage.

— Allez , « dit le sénéchal , mais d'un ton de bonne humeur , « vous êtes un jeune fou incapable de vous occuper de toute matière plus sérieuse que de jeter un hlet ou de lancer un faucon.

— Si votre secret concerne Catherine Seyton , répliqua le page, je m'en soucie peu , et vous pouvez le lui dire , si vous voulez ; je' sais qu'elle trouve au besoin l'occasion de causer avec vous, comme elle l'a fait jusqu'à présent. »

La rougeur qui couvrit le visage de Douglas fit croire au page qu'il avait découvert la vérité en parlant au hasard , et cette pensée était un poignard qu'il sentait plonger dans son sein. Son compagnon , sans lui répondre , reprit les rames et les agita vigoureusement jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'île dans laquelle était le château. Les domestiques reçurent le produit de la pêche, et les deux pécheurs s'étant séparés en silence , retournèrent chacun dans leur appartement.

Roland Graeme avait passé une heure à murmurer contre Catherine Seyton , la reine , le régent , et toute la maison de Lochleven , en commençant par George Douglas , lorsque le moment arriva où son devoir l'appelait pour le repas de la reine. Comme il disposait sa toilette dans ce dessein , il regretta le temps consacré à ce qu'il avait regardé jusqu'alors, avec toute la fatuité de son âge , comme l'occupation la plus importante de la journée. Lorsqu'il prit sa place derrière le fauteuil de la reine , ce fut avec un air de dignité offensée qui n'échappa point aux yeux de DIarie Stuart , et qui probablement lui parut assez ridicule ; car elle dit quelques mots en français à ses dames : lady Fleming sourit, et Catherine parut à moitié contente et à moitié déconcertée. Cette plaisanterie , dont le sujet lui était caché , fut prise naturellement ï>ar le malheureux page comme une nouvelle offense, et son maintien , déjà sombre, en prit un degré de plus de tristesse , ce qui aurait pu l'exposer à de nouvelles railleries ; mais Marie parut disposée à y faire trêve, et à prendre compassion de ses sentiments.

Avec ce tact tout particulier et cette finesse qu'aucune femme ne possédait plus parfaitement qu'elle , elle se mit à calmer par

degré l'humeur contrariée de son magnanime serviteur. Labopfcé du poisson qu'il avait pris , le fumet délicieux , les belles couleurs rouges des truites qui avaient depuis long-temps donné une réputation au lac , la conduisirent d'abord à exprimer ses remercîments à son page pour l'agréable supplément qu'il avait fourni à sa table , surtout un jour de jeûne : elle arriva ainsi à s'informer de l'endroit où les poissons avaient été pris , de leur grosseur, de leurs qualités particulières, de la saison où ils étaient abonSPits , et à établir une comparaison entre les truites du Lochleven et celles qu'on trouve dans les lacs et les rivières du sud de l'Ecosse. La mauvaise humeur de Roland Grseme n'était pas d'un caractère à durer long-temps. Elle disparut comme le brouillard devant le soleil, et il fut aisément engagé dans une dissertation savante et animée sur la truite du Lochleven , la truite de mer, la truite de rivière, la truite à tête de taureau, le char ', qui ne s'élance jamais pour mordre à l'hameçon ; le par, que quelques-uns regardent comme un saumon qui n'a pas encore pris toute sa croissance ; les herlings , qui fréquentent le Nith ; les veridisses , qu'on trouve seulement dans le Castle-Loch de Lochmaden : il allait poursuivre avec l'impétuosité, le feu et l'enthousiasme d'un jeune homme passionné pour la pèche , lorsqu'il s'aperçut que le sourire avec lequel la reine avait commencé à l'écouter disparaissait peu à peu , et que , malgré ses efforts pour les retenir, ses larmes roulaient dans ses yeux. Il s'arrêta aussitôt, et lui demanda d'une voix triste s'il aurait eu le malheur involontaire de déplaire à Sa Grâce.

«Non, mon pauvre enfant, répliqua la reine; mais pendant que vous énumériez les lacs et les rivières de mon royaume, mon imagination m'a entraînée, comme cela m'arrive quelquefois: elle m'avait tirée de ces murs horribles, et m'avait transportée sur les bords des fleuves romantiques du îNithsdale , et près des tours royales de Lochmaden. 0 terre que mes pères ont si longtemps gouvernée î Votre reine est privée maintenant des plaisirs que vous étalez en abondance , et la plus pauvre mendiante , qui peut errer en liberté d'une ville à l'autre , rejetterait avec mépris la proposition de changer de sort avec Marie d'Ecosse.

— Votre Altesse, demanda lady Fleming, veut-elle se retirer ?

i Espèce de petite truite qui se trouve dans des rivières d'Ecosse, et qu'il n'est pas possible d'attrapper avec la mouche artificielle. On la pêche avec le filet. a M;

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