CHAPITRE XXIX
donc, pour ainsi dire, traîné vers le bateau, et obligé de se remettre en route pour retourner au château de Lochleven.
Le petit voyage se fît proniptement, et le page fut reçu à l'endroit de débarcation par la salutation sévère et caustique du vieux Dryfesdale. « Ainsi, mon galant, vous voilà enfin arrivé après un retard de six heures et deux signaux du château. Mais je réponds que quelque bombance vous a trop occupé pour que vous pensassiez à votre service ou à votre devoir. Où est la note de la vaisselle et des meubles. . . Fasse le ciel que rien n'ait disparu entre les mains d'un jeune et étourdi coureur comme vous I
— Disparu entre mes mains, sir intendant? » reprit le page avec colère ; « dites-le sérieusement, et de par le ciel vos cheveux gris protégeront mal votre langue insolente I
— Trêve de vos bravades, jeune écuyer, répliqua l'intendant ; nous avons des verrous et des cachots pour les tapageurs. Va auprès de milady, et fais le fanfaron devant elle, si tu l'oses. Elle te donnera sujet de t'offenser, car il y a long-temps qu'elle t'attend avec impatience.
— Et où donc est la dame de Lochleven ? dit le page; car je pense que c'est d'elle que tu veux parler.
— Et de qui donc? reprit Dryfesdale. Hors la dame de Lochleven, qui donc a le droit de commander dans ce château.
— La dame de Lochleven est ta maîtresse, répondit Roland Graeme ; mais la mienne est la reine d'Ecosse. »
L'intendant le considéra un instant d'un air où le soupçon et la haine étaient mal cachés par une affectation de mépris. «Le jeune; coq fanfaron, dit-il, se trahit par son chant précoce. J'ai remarqué le changement de tes manières dans la chapelle dernièrement... oui... et tes œillades pendant le repas avec une certaine paresseuse de demoiselle, qui, ainsi que toi, rit de tout ce qui est saint et sérieux. Il y a quelque chose en toi, maître page, sur quoi il est bon d'avoir l'œil. IMais veux-tu savoir si c'est la dame de Lochleven ou cette autre lady qui a droit de te donner des ordres ? va, tu les trouveras ensemble dans l'antichambre de lady Marie. »
Roland se hâta de se rendre à cet appartement ; il n'était pas fâché d'échapper à la pénétration malicieuse du vieillard, et il se demandait en môme temps pourquoi la dame de Lochleven était dans l'appartement d^ la reine, à cette heure de l'après-midi, ce qui était contraire à son habitude. Sa perspicacité lui en fit aussitôt deviner le motif. « Elle désire, pensa-t-il, voir comment je serai
reçu de la reine à mon retour, afin de remarquer s'il y a quelque
intelligence secrète entre nous; il faut me tenir sur mes gardes.»
Plein de cette résolution, il entra dans le salon où la reine, assise sur une chaise, tandis que lady Fleming s'appuyait sur le dossier, tenait la dame de Lochleven debout en sa présence depuis l'espace d'une heure environ, ce qui augmentait beaucoup la mauvaise humeur, déjà très- visible, de la dame du château.
En entrant dans l'appartement, Roland Grœme fit un profond salut à la reine et un autre à la dame de Lochleven, puis s'arrêta comme s'il attendait leurs questions. Elles parlèrent presque en môme temps. La dame de Lochleven s'écria : « Enfin , jeune homme, vous voilà de retour I «Et elle s'arrêta d'un air indigné, tandis que la reine continuait sans faire attention à elle. « Pvoland, vous êtes le bien venu chez nous. A'ous vous êtes montré la colombe fidèle et non le corbeau vagabond. Néanmoins je jure que je vous aurais pardonné si, une fois hors de cette arche entourée d'eau, vous n'étiez pas revenu nous trouver. J'espère que vous rapportez une branche d'olivier, car notre bonne et digne hôtesse s'est grandement courroucée de votre longue absence, et nous n'avons jamais eu autant Ijesoin d'un symbole de paix et de réconciliation.
— Je regrette d'avoir été retenu aussi long-temps, madame, reprit le page, mais le retard de la personne à laquelle on avait confié les objets pour lesquels j'ai été envoyé a été cause que je viens seulement de les recevoir.
— Yoyez- vous maintenant, dit la reine à la dame de Lochleven ; nous ne pouvions vous persuader, notre très-chère hôtesse, que vos meubles étaient en sûreté. Il est vrai que nous pouvons excuser votre anxiété, si nous considérons que ces augustes appartements sont bien misérablement meublés : nous n'avons pas pu seulement vous offrir un siège pendant tout le temps que vous nous avez fait le plaisir de nous tenir compagnie.
— La volonté, madame, manquait plus que les moyens.
— Quoi ! » s'écria la reine en regardant autour d'elle et en afïectant la surprise, « il y a donc des tabourets dans cet appartement, un, deux, pas moins de quatre en comptant celui qui est cassé. C'est un ameublement royal I Nous ne les avions pas vus. Plairat-il à Votre Seigneurie de s'asseoir ?
— Non , madame , je vous débarrasserai bientôt de ma présence; et lorsque je suis avec vous, mes membres supportent plus