CHAPITRE XXX
— Retire-toi , femme orgueilleuse I répliqua la dame : qui jamais mieux que toi sut faire les plus profondes blessures , sous le masque de la bonté et de la politesse? Qui, depuis le plus grand et le plus infâme des traîtres,sut jamais si bien trahir par un baiser?
— Lady Douglas de Lochleven, répondit la reine, en ce moment tu nepeuxm'offenser-,non pas même par ce langage grossier et peu digne d'une femme, que tu m'adresses en présence de tes vassaux et de tes hommes d'armes; j'ai été si redevable cette nuit à un membre de la maison de Lochleven, que je pardonne à tout ce que le chef decette maison peut dire ou faire dans la fureur de l'emportement.
— Je vous rends grâces, princesse, » dit lady Lochleven en se contraignant vivement pour passer du ton de la violence à celui d'une ironie amère; «notre pauvre maison a rarement vu luire sur elle un sourire royal ; mais c'est tout au plus , selon moi , si elle troquerait sa grossière intégrité pour les honneurs de cour que Marie d'Ecosse a maintenant à offrir.
— Ceux, ajouta Marie, qui savent prendre, peuvent fort bien se dispenser de recevoir : et si j'ai maintenant peu de choses à offrir, c'est par la faute des Douglas et de leurs alliés.
— Ne craignez rien , madame , » reprit la dame de Lochleven du même ton d'amertume; <i vous conservez un trésor que votre prodigalité ne peut épuiser, et dont votre pays offensé ne saurait vous priver. Tant que vous aurez à vos ordres de belles paroles et des sourires trompeurs, vous ne manquerez pas d'amorces pour entraîner de jeunes insensés à leur perte. »
La reine jeta un regard de satisfaction sur une grande glace qui, se trouvant sur l'un des côtés de l'appartement, réfléchissait son beau visage. « Notre hôtesse devient polie, dit-elle, ma Fleming ; nous ne pensions pas que le chagrin et la captivité nous eussent laissées si bien pourvues de cette espèce de richesse que les femmes estiment au-dessus de toute autre.
— Votre Grâce va mettre cette mégère en fureur , » murmura Fleming à voix basse. « Je vous conjure à genoux devons rappeler qu'elle est déjà cruellement offensée, et que nous sommes en son pouvoir.
— Je ne l'épargnerai pas, Fleming, répondit la reine: cela n'est pas dans mon caractère. Elle a répondu à mon honnête sympathie par l'insulte et les injures, et je veux la mortifier à mon tour. Si ses paroles sont trop émoussées pour me répondre , qu'elle se serve de son poignard, si elle l'ose.
— La dame de Lochleven , >> dit Marie Fleming à haute voix , «c ferait certainement bien de se retirer maintenant, et de laisser reposer Sa Grâce.
— Oui, répliqua la dame, ou délaisser Sa Grâce et ses mignonnes chercher entre elles quelle sera la sotte mouche qui pourrait maintenant tomber dans leurs pièges. Mon fils aîné est veuf : ne serait-il pas plus digne des espérances flatteuses par lesquelles vous avez séduit son frère ?. . . Il est vrai qu'on a déjà usé trois fois du mariage; mais l'Église de Rome en fait un sacrement , et ses sectaires pensent peut-être qu'on n'y saurait jamais participer trop souvent.
— Et, en revanche , » dit Marie qui rougissait d'indignation , « comme les sectateurs de l'Eglise de Genève considèrent que le mariage n'est pas un sacrement , on dit qu'ils se dispensent parfois delà sainte cérémonie. » Puis, comme si elle eût craint les suites de cette allusion aux erreurs de la vie première de la dame de Lochleven, la reine ajouta = «Venez, ma Fleming-, nous lui faisons trop d'honneur en poursuivant cette altercation 5 retirons- Dous dans notre appartement. Si elle veut nous déranger encore cette nuit, il faudra qu'elle fasse forcer la porte. >• En disant ces mots elle se retira dans sa chambre à coucher, suivie de ses deux femmes.
Lady Lochleven, stupéfaite par ce dernier sarcasme, et persuadée qu'elle n'était pas la seule à sentir combien il était mérité , restait comme une statue à la place qu'elle occupait quand elle reçut ce sanglant affront. DryfesdaleetRandal cherchaient à la distraire par leurs questions.
— Quels sont les ordres de Votre honorable Seigneurie pour la s ûreté du château ? Ne faut-il pas doubler les sentinelles , et eu placer une dans les bateaux et une au jardin ? dit Randal.
— Voulez-vous qu'on envoie des dépèches à Edimbourg pour instruire sir William Ashton de ce qui s'est passé ? demanda Dryfesdale^ et ne faudra-t-il pas donner l'alarme dansKinross, au cas où il y aurait des forces ennemies sur le lac ?
— Fais tout ce qu'il te plaira , » répondit la dame en se remettant de son trouble et en s'apprètant à partir ; « tu es un vieux soldat, Dryfesdale; prends toutes les précautions convenables.... Juste ciel I faut-il que j'aie été insultée aussi ouvertement I
— Serait-il dans votre bon plaisir, » dit Dryfesdale en hésitant , " que cette personne, cette dame^ fût plus sévèrement traitée ?