LE SERMENT
Empoisonne... mauvais augure! mort abandonne, rejeté', Shakspeare , Ze roi Jean.
Quelque dégoûté que fût Roland Graeme du château de Lochleven, quelque regret qu'il éprouvât d'avoir vu échouer les projets de Marie, jamais il ne s'était réveillé avec des pensées plus agréables que le matin qui suivit l'échec de l'entreprise de Douglas. D'abord il était convaincu qu'il avait mal compris ce que lui avait annoncé l'abbé, et que l'amour de Douglas n'avait pas Catherine Seyton pour objet , mais bien la reine. En second lieu , par cette espèce d'explication qu'il avait eue avec l'intendant, il se trouvait libre , sans manquer à son honneur envers la famille de Lochleven, de contribuer de son mieux à un projet quelconque qui aurait pour but de sauver la reine ; et indépendamment de la bonne volonté qu'il apportait de lui-même dans cette entreprise, il savait que c'était le moyen le plus sûr d'arriver à la faveur de Catherine Seyton. Il cherchait maintenant l'occasion de lui apprendre qu'il s'était dévoué à cette tâche : la fortune lui fut propice , et lui en fournit une extraordinairement favorable.
A l'heure ordinaire du déjeuner, l'intendant servit ce repas avec tout le cérémonial habituel. Dès qu'il l'eut placé sur la table dans l'appartement intérieur, il dit à Roland Graeme , en lui jetant un regard ironique : « Je vous laisse , mon jeune monsieur, vaquer à l'olTice d'écuyer. Il y a long-temps assez que cet office a été rempli envers lady Marie par un des membres de la maison de Douglas.
— Quand il aurait été la fleur et le phœnix de ceux qui ont jamais porté ce nom, dit Roland, c'était un honneur pour lui. »
L'intendant partit sans répondre à cette bravade autrement que par un sombre regard de mépris. Grœme , resté seul , s'empressa d'imiter aussi bien que possible la grâce avec laquelle Douglas avait l'habitude d'accomphr les cérémonies préliminaires obligées des repas de la reine d'Ecosse. Il y avait plus qu'une vanité juvénile, il y avait un dévouement généreux dans l'empressement avec
lequel il se chargea de celte tâche , comme un brave soldat qui prend la place d'un camarade tombé sur le champ de bataille. «Je suis maintenant, se dit-il, leur seul champion, et qu'il arrive du bien , qu'il arrive du mal , je serai , autant qu'il dépendra de mon adresse et de mon pouvoir, aussi fidèle, aussi digne de confiance qu'aucun des Douglas aurait pu l'être. »
Au même instant, Catherine parut seule. Contre sa coutume, elle entra tenant son mouchoir sur ses yeux. Roland Graîme s'approcha d'elle le cœur palpitant et les yeux baissés, et lui demanda, d'une voix basse et tremblante, si la reine se portait bien.
«Pouvez-vous le sup[ioser ? dit Catherine ; croyez-vous que son cœur et son corps soient formés d'acier et de fer, pour endurer le malheureux contre-temps d'hier au soir, et les sarcasmes infâmes de cette vieille sorcière puritaine ? Plût au ciel que je fusse un lK)mme, pour l'aider plus efficacement !
— Si toutes les personnes qui portent des pistolets et des poignards, répliqua le page, ne sont pas des hommes , elles sont pour le moins des amazones, et l'une vaut bien l'autre.
— Vous pouvez exercer votre esprit, monsieur, reprit la jeune fille, je ne suis en humeur ni de vous écouter, ni de vous répondre.
— Eh bien donc , écoutez-moi vous parler sérieusement. Et d'abord , permettez-moi de vous dire que la réussite aurait été plus facile hier au soir, si vous m'aviez mis dans la confidence.
— Et c'était bien notre intention ; mais qui aurait pu deviner que maître page aurait eu la fantaisie de passer toute la nuit dans le jardin comme le chevalier lunatique d'un roman espagnol, au lieu d'être dans sa chambre à coucher , quand Douglas y allait pour lui communiquer notre projet?
— Et pourquoi avoir attendu si long-temps pour une confidence aussi importante?
— Yos relations avec Henderson, et... pardonnez-moi..* l'impétuosité naturelle et l'inconstance de votre caractère nous faisaient craindre de vous confier nos projets avant le dernier moment.
— Alors pourquoi à ce dernier moment ? » dit le page offensé de la franchise de cet aveu ; « pourquoi à ce moment ou à tout autre, puisque j'avais eu le malheur d'inspirer tant de soupçon?
— Allons, maintenant vous vous fâchez encore , reprit Catherine , et vous mériteriez que je cessasse la conversation ; mais je