CHAPITRE XXXI. 58Ï
— Est-il vrai , le ferez-vous , en vérité? » dit Catherine en prenant sa main à son tour ; « ayez seulement autant de fermeté d'esprit que vous avez de hardiesse et de détermination ; gardez la foi jurée, et les âges futurs vous honoreront comme le sauveur de l'Ecosse. '
— Mais quand j'aurai travaillé avec succès pour obtenir Lia r c'est-à-dire l'honneur, vous ne me condamnerez pas ô ma Catherine, à un nouveau bail de services pour obtenir Rachel , c'est-àdire votre amour ?
— Nous aurons bien le temps de parler de cela, » dit Catherine en retirant encore sa main qu'il avait saisie; « mais la gloire est la sœur aînée, et il faut la gagner la première.
— Je pourrais bien ne pas réussir ;, mais j'essaierai de toute mon ame; il n'est pas au pouvoir de l'homme de faire plus. Et sachez, belle Catherine , car vous saurez la plus secrète pensée de mon cœur, que non seulement l'honneur, non seulement son aimable frère , dont il m'est défendu de parler, mais que l'ordre sévère du devoir m'ordonne de coopérer à la délivrance de la reine.
— En vérité, jadis vous aviez des doutes à ce sujet. ~ Oui , mais sa vie n'était pas menacée alors.
— Est-elle donc plus en danger maintenant? » demanda Catherine Seyton avec effroi.
« Ne vous effrayez pas ; mais vous avez vu la manière dont se sont séparées votre royale maîtresse et la dame de Lochleven.
— Trop bien , que trop bien : hélas I faut-il qu'elle ne puisse gouverner son ressentiment royal , et s'abstenir de reparties aussi mordantes I
— Il a été dit là une de ces choses qu'une femme ne pardonne jamais à une femme : j'ai vu le front de la dame pâlir, puis noircir, quand, en présence de tous ses serviteurs , et armée de toutesa puissance, la reine l'humilia, la réduisit en poussière en lui' reprochant sa honte , et j'ai entendu le serment de rage et de vengeance mortelle qu'elle a murmuré à l'oreille d'un homme qui , à en juger par sa réponse, ne sera que trop disposé à la'servir.-
— Vous me glacez d'effroi I
— Ne le prenez pas ainsi ; appelez à vous ce qu'il y a de vraiment mâle dans les forces de votre ame. Nous renverserons et nous détruirons ses projets, quelque dangereux qu'ils soient. Pourquoi me regardez-vous ainsi en pleurant ?
— Hélas I je vous vois plein de vie et de santé , dans tout l'en-
3â2 L'ABBÉ.
thousiasme aventureux, dans toute la générosité courageuse de la jeunesse, quoique tout rempli encore de la gaieté insouciante de l'enfance et de son imprévoyance du danger ; et si aujourd'hui ou demain peut-être, vous n'étiez plus qu'un corps déchiré et «sans vie, étendu sur le sol de ces horribles cachots, Catherine Seyton aurait seule causé votre mort , et arrêté le cours d'une si noble carrière ? Hélas ! celle que vous avez choisie pour tresser votre guirlande aura peut-être la douleur de préparer votre linceul.
— N'importe , Catherine , que ce soit toi qui prépares mon linceul. Situ l'honores de larmes semblables à celles que t'arrache cette seule pensée , mes restes en seront plus honorés que mon corps vivant ne le serait par un manteau de comte... Mais fi de
cette faiblesse de cœur! le temps veut plus de fermeté Sois
femme , Catherine , ou plutôt , sois homme ; tu peux être homme si tu le veux. »
Catherine sécha ses larmes et essaya de sourire.
«Ne me demandez rien maintenant, dit-elle, sur ce qui vous
tourmente l'esprit-, vous saurez tout quand il en sera temps
même, vous sauriez tout maintenant; mais silence I voici la
reine. »
Marie sortit de son appartement plus pâle qu'à l'ordinaire, et apparemment épuisée par l'insomnie et les pensées pénibles qui pour elle avaient remplacé le repos-, cependant la langueur de ses regards, loin de nuire à sa beauté, n'avait fait que substituer la frôle délicatesse de la femme charmante à la grâce majestueuse de la reine. Contre son habitude, sa toilette avait été faite avec précipitation : ses cheveux, qui étaient toujours arrangés avec soin par lady Fleming, s'échappaient par-dessous sa coiffure qu'elle avait aj ustée à la hâte , et retombaient en longues et riches tresses bouclées par la nature sur un cou et un sein qui étaient un. peu moins soigneusement voilés qu'à l'ordinaire.
Dès qu'elle mit le pied sur le seuil de la porte, Catherine, séchant promptement ses larmes , courut au-devant de sa royale maîtresse , et après s'être agenouillée à ses pieds et avoir baisé sa main , elle se releva aussitôt, et se plaçant de l'autre côté de la reine, elle parut vouloir partager avec lady Fleming l'honneur de la soutenir et de l'assister. Le page , de son côté , s'avança et rangea le fauteuil qu'elle occupait ordinairement ; puis , ayant disposé le coussin et le marche -pied pour la recevoir, il se recula ,