CHAPITRE XXXI
— C'est vrai, ma Fleming, dit la reine ; mais est-il humain de TOtre part de faire cesser de si charmantes illusions! Dieu sait quelles sombres idées m'ont accablée la nuit dernière. Allons, ne serait-ce que pour vous punir, Fleming , je veux revenir sur les douces illusions qui me charmaient tout à l'heure. Oui, à ce joyeuK mariage Marie elle-même oubliera le poids de ses chagrins et les travaux de l'Etat-, elle-même dirigera le bal encore une fois. Quelle est la dernière noce à laquelle nous avons dansé, ma Fleming? Je crois que le chagrin a troublé ma mémoire. Cependant je devrais me rappeler quelque circonstance. . . ne peux-tu m'aider ? je sais que tu le peux.
— Hélas ! madame, répondit la dame.
— Quoi ! dit Blarie, ne veux-tu pas nous aider ? Toilà une opiniâtreté bien mal placée; quoi I considérer notre conversation comme une folie ! Mais tu as été élevée à la cour, et tu me comprendras si je te dis que la reine ordonne à lady Fleming de lui dire où elle a dansé pour la dernière fois. »
Le visage pâle comme la mort, et prête à tomber sur le carreau, la parfaite dame de la cour, n'osant plus refuser d'obéir, dit en tremblant : « Gracieuse dame, si ma mémoire est fidèle, c'était à une mascarade... dans Holy-Rood... au mariage de Sébastien...»
L'infortunée reine, qui avait écouté jusqu'alors avec un sourire mélancolique, excité par la répugnance qu'avait lady Fleming à lui répondre, l'interrompit à ce dernier mot par un cri si violent, si sauvage, que l'appartement voiité en retentit, et que Catherine et Roland se relevèrent saisis de terreur et d'effroi. Cependant, Marie semblait non seulement perdre la faculté de se contenir, mais même l'entier usage de la raison : tant étaient horribles les souvenirs que la réponse de lady Fleming avait rappelés dans son esprit I
« Traîtresse! lui dit-elle, tu voudrais assassiner ta souveraine. Appelez ma garde française 5 à moi I à moi ! mes Français : je suis assiégée par des traîtres dans mon propre palais. Ils ont assassiné mon mari! au secours! au secours de la reine d'Ecosse! » Elle s'élança de son siège, ses traits naguère si charmants dans leur pâleur, maintenant enflammés par la frénésie, ressemblaient à ceux d'une Bellone. « Nous entrerons en campagne nous-même, dit-elle; qu'on s'arme dans Edimbourg; qu'on s'arme dans le comté de Lothian et dans celui de Fife I Sellez notre cheval de Barbarie, et dites au Français Paris de faire charger notre poitri-
5S*î L'ABCE.
nal*; il vaut mieux succomber à la tète de nos braves Écossais comme notre aïeul àFlodden, que de mourir le cœur brisé comme notre infortuné père.
— Calmez- vous, remettez-vous, chère souveraine, dit Catherine; puis s'adressant à lady Fleming d'un ton d'humeur, elle ajouta : Comment vous avisez-vous de lui dire quelque chose qui lui rappelle son mari ? »
Le mot parvint aux oreilles de l'infortunée princesse, qui le répéta en parlant avec beaucoup de rapidité. « Mon mari I quel mari ? non pas Sa Majesté Très-Chrétienne ; il est très-malade... il ne peut monter à cheval... non pas celui de Lennox... mais c'était le duc d'Orknay que tu voulais dire.
— Pour l'amour de Dieu, madame, calmez-vous I dit la dame Fleming.»
Mais l'imagination excitée de la reine ne pouvait être arrêtée. «Dites-lui de venir ici à notre secours, ajouta-t-elle, et qu'il rassemble avec lui ceux qu'il appelle ses agneaux, Bowton, Ray de Talla, Black Ormiston et son parent Hob... Ah! comme ils sont noirs... comme ils sentent le soufre!... Quoi! renfermé avec ÎMorton ? Oh ! si les Douglas et les Hexburn couvent le complot ensemble , l'oiseau quand il pourra éclore , effraiera l'Ecosse, n'est-il pas vrai, ma Fleming?
— Elle s'égare de plus en plus, dit Fleming; nous avons trop d'auditeurs pour ces étranges paroles.
— Roland, dit Catherine, au nom du ciel, retirez-vous! vous ne pouvez nous aider ici. Laissez-nous la soigner seules, partez! partez. »
Elle le poussa jusqu'à la porte de l'antichambre de cet appartement; quoique la porte fût fermée, il entendait encore la reine parler d'un ton haut et décidé, comme si elle donnait des ordres, jusqu'à ce qu'enfin sa voix éteinte ne fît plus entendre que des sons faibles et prolongés.
Alors Catherine entra dans l'antichambre. «Ne soyez pas inquiet, dit-elle, la crise est passée ; mais tenez la porte extérieure bien close, ne laissez entrer personne jusqu'à ce que la reine soit plus calme.
— Au nom de Dieu, que signifie ceci? dit le page; ou qu'y avait-il dans les paroles de la dame Fleming pour exciter un pareil transport ?
i Espèce de petite arquebuse.