CHAPITRE XXXII
tenir un bon mot. » Elle hasarda de se pencher sur la reine ; et lu» pressant légèrement le bras, elle lui dit : « Pour l'amour de Dieu, madame, contraignez-vous.
— Vous, jeune fille, dit la reine, vous avancez trop ; » mais elle ajouta aussitôt à voix basse : « Pardoime-moi , Catherine ; mais quand j'ai senti les mains de cette infâme sorcière autour de ma tête et de mon cou, j'ai éprouvé tant de haine et de dégoût , qu'il me fallait dire quelque chose ou mourir. Va, j'apprendrai à mieux me conduire... seulement, fais en sorte qu'elle ne me touche pas. — Dieu soit loué ! » dit la dame de Lochleven en retirant sa tête de la fenêtre, « la barque arrive avec toute la vitesse que peuvent lui donner les voiles et les rames. . . Elle ramène le médecin et une femme... Certes , d'après son apparence , c'est la personne que je cherchais. Oh ! que je voudrais voir cette reine en santé et hors de ce château , de telle sorte que notre honneur fut à l'abri de toute atteinte ; je la voudrais voir sur le sommet du plus sauvage rocher de la Norwège, ou bien y avoir été moi-même plutôt que de prendre une pareille charge ! »
Tandis qu'elle se parlait ainsi à elle-même, seule auprès d'une fenêtre , ïloland Grseme , placé à l'autre , examinait le bateau qui fendait les eaux du lac en les couvrant d'écume de chaque côté. Il vit que la poupe était occupée par le médecin chambellan, vêtu de son manteau de velours noir, et que sa propre parente, Madeleine Grseme, sous son costume de ia mère Nicneven, était debout sur l'avant du vaisseau, les mains jointes et dirigées vers le château : son attitude, même à cette distance, exprimait l'empressement enthousiaste d'arriver au lieu de débarquement. La barque atteignit cet endroit ; et , tandis que la sorcière supposée était détenue dans une chambre du rez-de-chaussée , on introduisit le médecin dans l'appartement de la reine. Lundin entra avec toute la gravité d'un docteur. Catherine s'était retirée du lit de la reine; et, saisissant une occasion pour parler bas à Roland , elle lui dit : •-Il me semble, d'après le manteau de velours noir usé, et la barbe solennelle de ce docteur, qu'il n'est autre chose qu'un âne trèsfacile à enchevêtrer ; mais ta grand'mère , Roland.. . Le zèle de ta grand'mère nous perdra, si on ne la prévient qu'il faut dissimuler. » Roland, sans répondre, se glissa vers la porte de l'appartement, traversa le parloir, et entra en toute sûreté dans l'antichambre; mais dès qu'il essaya de passer plus loin , le mot « En arrière ! en arrière ! » répété de l'un à l'autre par deux hommes armés de ca-
rabines, lui prouva que les soupçons de la dame de Lochleven n'avaient pas cédé à ses alarmes, au point qu'elle oubliât de mettre des sentinelles à la porte des prisonniers. Il fut contraint de rentrer dans la salle d'audience , où il trouva la dame du cliàteau en conférence avec son savant médecin.
« Trêve de vos flatteries et de vos sottises solennelles , Lundin (ce fut ainsi qu'elle accosta l'homme de l'art), et dites sur-le-champ si vous pensez que cette dame ait pris quelque chose de malsain.
— Mais, bonne lady... honorée patrone... que je dois servir par mes talents médicaux et ofliciels , veuillez m'écouter. Si mon illustre malade ne veut me répondre que par des soupirs et des gémissements ... si cette autre honorable dame ne fait que me bâiller au nez quand je l'interroge sur le diagnostic... et si cette autre jeune demoiselle, qui est assurément une jolie fille...
— Ne me parlez pas de beauté ni de jeunes filles, interrompit la dame de Lochleven... je demande si elles sont malades... en un mot, répondez-moi, ont-elles pris du poison, oui, ou non ?
— Les poisons, madame, reprit le savant médecin, sont de diverses espèces. Il y a le poison animal, tel que le lepus marinus , mentionné par Dioscoride etGalien... Il y a des poisons minéraux et semi-minéraux, tels que ceux qui sont composés de régule sublimé d'antimoine, de vitriol et les sels d'arsenic... Il y a des poisons végétaux , tels que Vaqua cymhalariœ, l'opium, l'aconit, les cantharides, et autres semblables... Il y a aussi...
— Traie science de foui et je le suis au moins autant, moi qui attends un oracle d'une bouche comme la tienne , dit la dame,
— Que Votre Seigneurie prenne patience. . . Si je savais de quels aliments ces dames ont fait usage , ou si je pouvais en voir les restes. . . car pour ce qui est des symptômes externes et internes , je ne puis rien découvrir; et cependant , à ce que dit GaUen, dans son second livre des Antidotes...
— Débarrasse-nous de ta science, pauvre sot, dit la dame; et envoie-moi ici cette sorcière ; elle avouera ce qu'elle a donné au misérable Dryfesdale , ou les poucettes de fer lui arracheront les doigts'.
— L'art n'a pas de plus grand ennemi que l'ignorance , » dit le docteur mortifié , voilant néanmoins sa remarque par la ver-
\ Pilniewiiiks et i/iuw/J/A/ns, iuslrumenls de torlure en usage en Ecosse , au moyen desquels on serrait les pouces aux prisonniers que Ton mellail à la question. A. M.