CHAPITRE XXXIV
ici une charge bien périlleuse : abondonnée par mon petit-fils, trahie par mes serviteurs, je suis peu digne de la faveur que vous me faites en m'ofTrant une i)lace à votre table , où je sais que l'on attend de l'esprit et de la gaieté de chaque convive.
— Si lady Lochleven parle franchement, dit la reine , nous ne pouvons deviner ce qui lui donne à croire que nos repas soient assaisonnés de quelque joie. Si elle est veuve , elle vit libre et lionorée, à la tète de la maison de son époux défunt. Mais je connais au moins une femme veuve dans le monde, devant laquelle on ne doit jamais prononcer les mots d'abandon et de trahison , parce que personne plus qu'elle n'a connu la valeur de ces expressions.
— En parlant de mes malheurs, madame, je n'avais certes point l'intention de vous rappeler les vôtres, » répondit lady Lochleven; et il régna de nouveau un profond silence.
Enfin Marie s'adressant à lady Fleming : « Nous ne pouvons commettre de péchés mortels dans ce lieu, ma bonne, où nous sommes si bien gardées et surveillées; mais si nous le pouvions, ce silence de chartreux nous servirait comme d'une espèce de pénitence. Si tuas quelquefois mal arrangé ma guimpe, ma Fleming, ou si Catherine a fait un point de travers dans sa broderie lorsqu'elle pensait à quelque autre chose qu'à son ouvrage, ou si Roland Grœme a manqué le canard sauvage à l'aile, et cassé un carreau dans la fenêtre de la tour, ainsi que cela lui est arrivé la semaine dernière, voici maintenant l'instant de penser à vos péchés et de vous repentir.
— IMadame, je parle avec tout le respect possible, dit lady Lochleven ; mais je suis âgée et réclame le privilège de la vieillesse. II me semble que vos serviteurs pourraient avoir des motifs plus sérieux de repentir que les bagatelles dont vous parlez, comme si vous plaisantiez et du péché et de la réparation. Je vous en demande encore pardon.
— Vous avez été notre dégustatrice , lady Lochleven , et jj m'aperçois que vous voudriez joindre à ces fonctions celles de notre confesseur. "Mais puisque vous désirez que notre conversation soit sérieuse, puis-je vous demander pourquoi la promesse du régent, c'est-à-dire de l'homme que votre fils nomme ainsi, n'a pas été tenue à mon égard ? De temps en temps cette promesse a été renouvelée et constamment violée : il me semble que les personnes qui prétendent à tant de gravité et de sainteté ne devraient
pas priver les autres des secours de la religion que leur conscience réclame.
— 3Iadame, le comte de 3Iurray fut, il est vrai, assez faible, pour accorder tout à vos malheureux préjugés ; et un ecclésiastique envoyé du pape se présenta de sa part dans notre ville de Kinross; mais Douglas est maître de son château, et ne permettra pas que ses foyers soient un instant souillés par un émissaire appartenant à l'évoque de Rome.
■ — Il me semble qu'il vaudrait mieux , dit jMarie , que le prétendu régent m'envoyât dans un endroit où il y aurait moins de scrupules et plus de charité.
— En ceci, madame , vous vous méprenez sur la nature de la charité et delà religion : la charité donne à ceux qui sont dans le délire les médicaments qui conviennent à leur santé , mais leur refuse ces liqueurs qui flattent le palais et augmentent la maladie.
— Ce que vous nommez votre charité, lady Lochleven, est une pure cruauté sous le déguisement hypocrite de soins affectueux. Je suis opprimée parmi vous , comme si vous vouliez en même temps et la perte de mon corps et celle de mon ame; mais le ciel ne permettra pas toujours une telle iniquité, et ceux qui en sont les agents les plus actifs peuvent s'attendre à recevoir bientôt leur récompense. »
« En ce moment, Randal entra dans l'appartement avec un regard si troublé, que lady Fleming poussa un cri; la reine tressaillit involontairement, et lady Lochleven, trop fière et trop orgueilleuse pour donner des signes de crainte, demanda promptement ce que c'était.
« Dryfesdale a été tué, madame, » telle fut sa réponse; «' il a été assassiné par le jeune maître Henri Seyton aussitôt qu'il eût atteint la terre ferme. »
Ce fut alors le tour de Catherine de tressaillir et de devenir pâle. « Le meurtrier du vassal de Douglas s'est-il échappé ? » fut la demande précipitée de lady Lochleven.
« Il n'y avait personne pour le défier que le vieux Keltie. et le voiturierAuchtermuchty, répliqua Randal; de semblables hommes ne pouvaient tuer un des plus fringants jeunes gens de toute l'Ecosse, et qui était certain d'avoir des amis et des partisans à fort peu de distance.
— Le crime a-t-il été complet ?