CHAPITRE XX XIV
— Patience, Catherine ; je ne veux pas que tu calomnies mon jeune et galant chevalier. Avec Henri pour champion, et Roland Grœme pour écuyer fidèle , je me crois une princesse de roman , qui pourrait bientôt se rire des donjons et des armes de tous les méchants sorciers. Mais l'agitation de ce jour m'a donné mal à la tête. Prends la Mer des histoires, et recommence lalecture oùnous en sommes restées mercredi. Que Notre-Dame ait pitié de ta pauvre tête^ jeune fille ou plutôt de ton pauvre cœur !... je t'ai demandé la Mer des histoires, et tu m'as apporté /a Chronique d'amour. »
Une fois embarquée sur la3Ier des histoires, la reine continua de travailler à l'aiguille, tandis que lady Fleming et Catherine lurent tour à tour pendant deux heures.
Pour Roland Grœme, il est probable qu'il continua secrètement à porter une grande attention à la chronique d'amour , en dépit du blâme que la reine semblait jeter sur ce genre d'étude. Il se rappelait mille choses dans la voix et dans les manières, qui , s'il eut été moins prévenu , lui auraient sans doute fait distinguer le frère de la sœur; et il fut honteux , connaissant parfaitement les gestes et l'accent de Catherine, de l'avoir crue capable, quelque étourdie qu'elle fût, d'affecter la démarche libre, la voix haute, et l'assurance hardie, qui s'accordaient assez avecle caractère vif et mâle de son frère. Il s'efforça plusieurs fois de saisir un regard de Catherine qui pût lui faire deviner comment elle était disposée à son égard depuis qu'il avait fait cette découverte, mais ce fut sans succès; car lorsque Catherine ne lisait pas, elle semblait prendre le plus vif intérêt aux exploits des chevaliers de l'ordre teutonique contre les païens d'Esthonie et de Livonie. Mais , après la lecture, lorsque la reine leur ordonna de la suivre au jardin, Marie, peut-être à dessein, car l'inquiétude de Roland ne pouvait échapper à une si bonne observatrice, lui offrit une occasion favorable d'entretenir la jeune fille. Elle leur commanda de rester à quelque distance, tandis qu'elle causerait avec lady Fleming d'un sujet important. Nous avons appris de bonne part que la conversation roula sur les avantages du collet montant ou de la fraise rabattue. Roland aurait été le plusstupide et le plus maladroit de tous les amants s'il n'eût mis à profit cette occasion.
« Belle Catherine, dit le page, je n'ai songé pendant toute la matinée qu'à vous demander si vous ne m'avez pas trouvé bien fou et bien bizarre d'avoir été capable de vous confondre avec votre frère ?
— La circonstance fait peu d'iionneur à l'élégance de mes manières , dit Catherine , si on les confond si aisément avec celles de ce fougueux jeune homme. Mais avec le temps je deviendrai plus gage ; et dans cette vue je suis déterminée à ne plus penser à vos folies , mais à corriger les miennes.
— Quant à vous-même , répliqua le page , la peine ne sera pas grande.
— Je ne sais, » dit Catherine très-gravement, «je crains que nous n'ayons été l'un et l'autre d'une folie impardonnable.
« J'ai été fou, s'écria Roland, fou à lier,- mais vous, aimable Catherine...
— Moi , » reprit Catherine du môme ton de gravité qui ne lui était point habituel , « j'ai trop long-temps permis que vous vous servissiez envers moi de semblables épithètes, et je suis fâchée de vous le dire, si cela peut vous faire de la peine.
^ — Et qui peut avoir si soudainement changé nos relations ensemble ou altéré avec une si prompte cruauté toute la bonté que vous aviez pour moi.
— Je puis à peine le dire , à moins que ce ne soient les événements du jour qui m'ont fait voir qu'il était nécessaire d'observer plus de distance entre nous deux : un hasard semblable à celui qui vous a révélé l'existence de mon frère peut avoir fait connaître à Henri les expressions familières dont vous usez envers moi : hélas! toute sa conduite, aussi bien que la mort de Dryfesdale , me fait justement appréhender les conséquences qui pourraient en résulter.
— Ne craignez rien pour cela , belle Catherine ; je suis bien capable de me défendre contre des périls de cette espèce.
— C'est-à-dire que vous voudriez vous battre avec le frère pour montrer votre considération pour la sœur ? J'ai entendu dire à la reine , dans ses moments de tristesse , que les hommes , soit dans leur amour, soit dans leur haine , sont les êtres les plus égoïstes de la nature ; et votre indifférence dans ce cas le prouve parfaitement.Mais ne vous désolez pas -.vous n'êtes pas pire que les autres.
— Vous me faites injure, Catherine : je pensais seulement qu'une épée me menaçait sans me rappeler dans quelle main votre imagination l'avait placée. Si votre frère était devant moi , l'épée nue à la main, vous ressemblant autant par les traits, par la grâce du maintien et par la voix , il pourrait répandre mon sang avant que je trouvasse le courage de me défendre.