CHAPITRE XXXV
moi fidèle \ beaucoup m'ont trahie. Hélas I je me suis trahie quelquefois moi-môme. Mon imagination m'a toujours dit que je mourrai dans les fers, et que cette tentative hardie doit nous coûter la vie à tous. Un devin m'a prédit en France que je mourrai en prison d'une mort violente, et voici l'heure qui arrive. Oh ! que Dieu m'y trouve préparée I
— IMadame, dit Catherine Seyton, rappelez-vous que vous êtes reine. Il est mieux que nous mourrions tous en cherchant noblement à reconquérir notre liberté, que de rester ici pour y être empoisonnés comme des rats dont on veut débarrasser une vieille maison.
— Vous avez raison , Catherine, repondit la reine; et Marie se conduira comme elle le doit. Mais, hélas I votre esprit jeune et ardent peut mal interpréter les causes qui ont abattu le mien. Pardon , mes enfants : adieu pour quelques instants ; je vais préparer mon esprit et mon corps à cette périlleuse tentative. »
Ils se séparèrent jusqu'au moment où la cloche qui annonçait le couvre-feu vint les rassembler de nouveau. La reine était grave, mais ferme et résolue : lady Fleming, avec l'art d'un habile courtisan , savait parfaitement voiler ses terreurs secrètes ; quant à Catherine, ses yeux étincelaient , comme enflammés par la hardiesse de l'entreprise , et un sourire errant sur ses jolies lèvres exprimait son mépris de tout danger. Roland,, qui sentait combien le succès dépendait de son adresse et de son audace , rassemblait toute sa présence d'esprit, et, s'il sentait son courage s'abattre pour un instant, il jetait un regard sur Catherine, qui ne lui avait jamais paru si belle. •< Je puis ne point réussir, pensait-il; mais espérant une telle récompense, il faudra que nos ennemis appellent le diable à leur aide pour venir à bout de moi.» Ayant pris une telle résolution , il se tint comme un chien de chasse à la piste : sa main , son cœur et ses yeux prêts à saisir la moindre occasion favorable à ses projets.
Les clefs avaient été présentées à lady Lochleven avec le cérémonial accoutumé. La fenêtre du salon, comme celle de l'appartement de la reine, donnait sur Rinross et sur l'église située près du lac, à quelque distance de la ville, à laquelle elle était réunie par un chemin bordé de quelques chaumières. Lady Lochleven regardait avec plus d'attention que de coutume l'immense et lourd paquet de clefs , instrument de tant de soufTrances (ou du
moins les prisonniers se le figuraient ainsi dans leur impatience
de s'en emparer). Elle se tenait le dos tourné vers la fenêtre, et le visage vers la table sur laquelle les clefs étaient placées depuis un instant , tandis qu'elle goûtait les différents plats. Comme elle achevait cet office accoutumé, et au moment môme où elle allait reprendre ses clefs, le page qui se tenait près d'elle, et qui lui avait présenté tour à tour chaque plat , regarda de côté vers le cimetière , et s'écria qu'il y voyait briller une torche funèbre. Lady Lochleven ne laissait pas d'avoir sa part des superstitions de son siècle-, le sort de ses fils lui avait fait ajouter foi aux présages : or un flambeau vu dans le lieu où était le tombeau d'une famille passait pour le présage du trépas de quelqu'un de ses membres. Elle tourna la tête vers la fenêtre, vit une clarté éloignée, oubha sa surveillance pendant un seul moment, et perdit dans l'espace d'une seconde tous les fruits de sa longue vigilance. Le page tenait sous son manteau les clefs qu'il avait forgées, et avec une grande dextérité il les substitua aux véritables. Son adresse extraordinaire ne put point empêcher un bruit léger que fit le paquet de clefs lorsqu'il s'en saisit. " Qui touche à ces chefs?» s'écria la dame ; et tandis que le page répondait que la manche de son habit les avait effleurées , elle regarda autour d'elle , s'empara du trousseau qui remplaçait le sien, et se retourna encore pour regarder la prétendue torche funèbre.
«< Je vous assure , » dit-elle , après un moment de réflexion , « que cette clarté ne vient pas du cimetière, mais de la chaumière du vieux jardinier Blinkhoolie. Je ne sais ce que fait ce co- , quin , mais , très avant dans la nuit , il a de la lumière dans sa maison. Je pensais qu'il était tranquille et bon travailleur; mais, s'il vient à recevoir habituellement des paresseux et des vagabonds, il faudra qu'il déguerpisse.
— Il travaille peut-être à faire ses paniers , » dit le page , qui clierchait à dérouter ses soupçons.
« Ou à ses filets , n'est-ce pas?
— Sans doute ; car il pêche des saumons et des truites.
— Ou bien des fous et des vauriens. Mais nous verrons cela demain : je souhaite une bonne nuit à Votre 3Iajesté et à sa compagnie. Randal, suivez-moi. ). EtRandal, qui attendait dans l'antichambre, après avoir remis son paquet de clefs, servit d'escorte à sa maîtresse ainsi qu'à l'ordinaire , tandis que, laissant la reine dans son appartement , efle se retirait vers le sien.
« A demain I » dit le page en se frottant les mains avec joie, e'^