CHAPITRE XXXy
en répétant ironiquement ce mot qu'avait employé la châtelaine: «' Les fous remettent au lendemain, et les sages s'occupent pendant la nuit. » Pourrais-je prier Votre Dlajesté de se retirer pendant une demi-heure, jusqu'à ce que tout le château soit enseveli dans le sommeil? Il faut que j'aille frotter d'huile ces bienheureux instruments de notre liberté. Courage et constance, et tout ira bien, pourvu que nos amis de l'autre rive ne manquent pas de nous envoyer le bateau dont vous avez parlé.
— Ne craignez rien , dit Catherine ; ils sont aussi sûrs que l'acier : que notre chère maîtresse garde seulement son noble et royal courage !
— Ne doutez pas de moi , Catherine, répUqua la reine; j'ai été vaincue par un instant de faiblesse ; mais je reprends le courage de mes belles années, l'enthousiasme avec lequel je m'élançais suivie de mes nobles guerriers : car alors je désirais d'être homn:ie, pour connaître la vie de ceux qui courent au combat, portant la cotte de mailles, le havresac, le bouclier et l'épée.
— Oh I l'alouette n'a pas une vie plus gaie : elle ne chante pas des airs plus vifs et plus légers que les joyeux soldats, répondit Catherine. Votre Majesté sera bientôt au milieu d'eux, et la vue d'une telle souveraine va donner à chacun de ses sujets la force et le courage de trois nobles guerriers... Mais il faut que je mo rende à mon devoir.
— Nous n'avons que peu de temps , dit la reine Marie ; une des deux lumières de la chaumière est éteinte, ce qui annonce que le bateau est au large.
— Ils rameront très-lentement, ajouta le page , ou se serviront de l'aviron quand la profondeur de l'eau le permettra , afin d'éviter le bruit. Que chacun se dispose. J'irai parler au bon père. »
A l'heure silencieuse de minuit, lorsque tout fut calme dans le château , Roland mit la clef à la serru.re du guichet qui donnait dansle jardin, et qui se trouvait au bas de l'escalier menant ù l'appartement de la reine. «Maintenant, tourne légèrement et doucement, ô bon verrou , dit-il , si jamais l'huile a su adoucir la rouille. » Et il avait si bien pris ses précautions que le verrou n'offrit aucune résistance et ne produisit aucun bruit. Il hasarda de traverser le péristyle, et adressant quelques mots à l'abbé déguisé, il lui demanda si la barque était prête.
<^ Depuis une demi-heure , répondit la sentinelle , elle est sous ^es murs , trop près de l'île pour être vue par l'homme du guet ;
mais je crains qu'elle n'échappe pas aussi heureusement à sa vigilance en regagnant le bord.
— L'obscurité , reprit le page , et notre profond silence peuvent faire qu'elle repasse sans être plus observée que quand elle est venue. Hildebranda la garde de la tour, c'est un coquin qui prétend que la meilleure chose pour veiller toute une nuit est une l)onne mesure d'a/e, et il dort pour tenir la gageure.
— Amenez donc la reine , dit l'abbé, et j'appellerai Henri Seyton pour aider les dames à s'embarquer. »
Sur la pointe du pied , du pas le plus léger, osant à peine respirer, et tremblant au moindre bruit que faisaient leurs vêtements, les belles prisonnières, guidées par Roland Grœme , se glissèrent, lune après l'autre , au bas de l'escalier : elles furent reçues à la porte du guichet par Henri Seyton et par le bon prêtre. Le premier semblait prendre sur lui toute la direction de l'entreprise. « Révérend abbé, dit-il, donnez votre bras à ma sœur ; je vais conduire la reine , et le jeune homme aura l'honneur de servir de guide à lady Fleming. »
Ce n'était pas le temps de contester sur cette disposition, quoiqu'elle ne fût pas du goût de Roland Grœme. Catherine Seyton , qui connaissait les sinuosités du jardin, marchait la première, légère comme un sylphe : elle avait plutôt l'air de conduire l'abbé que de recevoir l'assistance de son bras. Le courage naturel de la reine l'emportant sur les craintes féminines et sur mille pénibles réllexions, elle avançait d'un air ferme appuyée sur le bras d'Henri Seyton, tandis que lady Fleming tourmentait de ses craintes Roland Grœme qui suivait un peu en arrière, portant un paquet de choses nécessaires à la reine. La porte du jardin communiquant sur le bord de l'île ne céda qu'après plusieurs tentatives et quelques moments d'inquiétude et de terreur à une des clefs dont Roland s'était emparé. Alors les dames furent à moitié conduites et à moitié portées sur le bord du lac , où une Mrque à six rames les attendait : les rameurs étaient tous couchés sur le pont pour être moins facilement aperçus. Henri Seyton plaça la reine à la poupe; l'abbé se préparait à offrir son aide à Catherine, mais elle fut assise à côté de la reine avant qu'il lui eût tendu la main. Enfin Roland Graenie venait de soulever lady Fleming pour la faire passer par-dessus le bord de la barque , lorsqu'une pensée vint soudain frapper son esprit; il s'écria: « J'ai oublié I j'ai oublié! attendez- moi vine demi-minute^ » et il déposa sur le rivage la