CHAPITRE XXXVI
sur ses chefs assemblés, regretta de ne pas y trouver Douglas et Roland Graeme, et les demanda tout bas à Catherine Sey ton.
« Ils sont dans l'oratoire, madame, et paraissent assez tristes, >• dit Catherine ; et la reine observa que les yeux de sa favorite étaient rouges et humides de pleurs.
« Ceci ne doit pas être, reprit la reine. Amusez la compagnie , et j'irai les chercher pour les y introduire. »
Elle alla dans l'oratoire, où elle rencontra d'abord George Douglas qui était debout, ou plutôt incliné dans l'embrasure d'une fenêtre , le dos appuyé contre la muraille , et les bras croisés sur la poitrine. A la vue de la reine , il tressaillit , et pendant un instant l'expression du ravissement se peignit sur sa figure , qui reprit aussitôt sa profonde mélancolie.
« Que signifie tout cela? dit la reine,- Douglas, pourquoi lo premier auteur de notre délivrance, celui qui est parvenu si heureusement à nous mettre en liberté , évite-t-il ses nobles compagnons et la souveraine à laquelle il vient de rendre un service si éminent?
— Madame, répliqua Douglas, ceux que vous honorez de votre présence ont des soldats pour soutenir votre cause, de l'or pour maintenir votre rang... peuvent vous offrir des salons pour vous recevoir et des châteaux forts pour vous défendre. Je suis sans vassaux, sans terre... déshérité par mon père et accablé de sa malédiction... renié par mes parens; je ne puis rien porter sous votre étendard qu'une simple épée et ma misérable vie.
— Prétendez-vous me faire un reproche, Douglas, en m'étalant, ce que vous avez perdu pour me servir?
— Dieu m'en préserve, madame I » interrompit le jeune homme
avec vivacité; si c'était encore à faire , et si j'avais dix fois plus de titres et de richesse , et vingt fois plus d'amis à perdre, mes pertes seraient bien payées par le premier pas que vous auriez fait en liberté sur le sol de votre royaume.
— Et qu'avez-vous donc pour ne pas venir partager la joie qu'inspire à tous un événement si heureux ?
— Madame , quoique déshérité et répudié , je suis encore un .Douglas , et beaucoup de ces nobles sont en guerre avec ma famille depuis des siècles ; une froide réception de leur part serait une insulte, et un accueil amical une humiliation.
— Fi donc , fi , Douglas , répondit la reine, éloignez cette sombre tristesse ! je puis vous rendre l'égal du plus illustre d'entre
eux et par le titre et par la richesse. Croyez-moi , je le ferai -, venez donc parmi eux , je vous l'ordonne.
— C'est assez de ce dernier mot, dit Douglas^ je vous suis. Souffrez que je vous dise que je n'aurais rien fait ni pour le rang ni pour les richesses. Marie Stuart ne veut pas me récompenser et la reine ne le peut. »
Ayant ainsi parlé, il sortit de l'oratoire, se mêla avec les nobles, et se plaça au bout de la table. La reine le regarda et porta son mouchoir à ses yeux.
« 3Iaintenant, Notre-Dame, ayez pitié de moi , dit-elle-, car les peines que me causait ma prison ne sont pas plus tôt finies que d'autres m'assiègent et comme femme et comme reine. Heureuse Elisabeth I pour qui l'intérêt politique est tout , et dont le cœur n'a jamais trahi la tête ! ... A présent il faut que j'aille chercher cet autre jeune homme , si je veux empêcher que lui et le jeune Seyton ne tirent leurs poignards. »
Roland Graeme était dans le môme oratoire , mais à une telle distance de Douglas qu'il ne pouvait entendre ce qui se passait entre lui et la reine. Il était aussi triste et rêveur; mais son front s'éclaircit à la question que lui fit la reine.
« Eh bien , eh bien ? Roland ; vous négligez votre service ce matin ; êtes-vous donc trop fatigué ?
— Non certes, noble dame , répondit Grœme ; mais on m'a dit que le page de Lochleven n'était pas celui de Niddric-Castle -, c'est pourquoi il a plu à Henri Seyton de me démettre de ma charge.
— Que le ciel me pardonne ! dit la reine. Que ces jeunes coqs commencent à chanter de bonne heure I Au moins je puis être reine avec des enfants et de jeunes garçons. Je veux que vous soyez amis. Qu'on m'envoie Henri Seyton. » Comme elle prononça ce dernier mot à haute voix^ le jeune homme qu'elle avait nommé entra dans l'appartement. « Venez , dit-elle , Heriri Seyton; je veux que vous donniez votre main à ce jeune homme qui a tant fait pour favoriser mon évasion.
— Volontiers , madame, répondit Seyton , si c'est comme une assurance que le jeune homme ne touchera pas la main d'un autre Seyton que je connais. Avant cet instant il a pris ma main pour celle de ma sœur... et s'il veut gagner mon amitié , il faut qu'il abandonne toute pensée d'amour pour elle.
— Henri Seyton, » dit sévèrement la reine , « vous convient-il d'ajouter des conditions à mes ordres ?