CHAPITRE XXXVII
— Oh ! ne me quittez pas, mes amis, s'écria la reine ; Roland et Sey ton, ne me quittez pas ; il y a bien assez de bras qui frapperont dans cette affreuse bataille ; ne me retirez pas ceux sur qui je me fie pour ma sûreté.
— Nous ne pouvons quitter Sa Majesté, » dit Roland en regardant Sey ton et ramenant son cheval.
« Je n'en attendais pas davantage de toi, •> répondit l'orgueilleux jeune homme.
Roland ne fit point de réponse , mais se mordit les lèvres jusqu'à ce que le sang y vînt, et piquant son cheval, il le dirigea vers le palefroi de Catherine, à laquelle il dit à voix basse : « Je n'ai jamais pensé avoir rien fait pour vous mériter ; mais aujourd'hui, je me suis entendu accuser de poltronnerie,et mon épée est restée dans son fourreau, et tout cela à cause de vous.
—Il y a de la folie parmi nous tous, dit la demoiselle; mon père, mon frère et vous, Roland, vous êtes tous privés de votre raison.. . Nous ne devrions penser qu'à la pauvre reine, et nous nous laissons inspirer par nos absurdes jalousies... Le moine est le seul soldat et le seul homme de bon sens parmi vous tous... Monseigneur abbé,» s'écria-t-elle à haute voix, « ne serait-il pas mieux que nous nous retirassions à l'ouest, pour y attendre l'événement que Dieu nous enverra, au lieu de rester ici sur la grande route? la reine est exposée et embarrasse les troupes dans leur marche.
— Tous avez raison , ma fille , répondit l'abbé 5 si nous avions seulement quelqu'un pour nous guider dans un lieu où la personne de la reine put être en sûreté... Nos nobles gentilshommes volent au combat sans penser à la cause de la guerre.
— Suivez-moi, » dit un chevalier ou un homme d'armes bien monté, complètement couvert d'une armure noire ^ ayant la visière de son casque baissée, et ne portant ni cimier à son casque , ni devise sur son bouclier.
« Nous ne suivrons point un étranger, répliqua l'abbé, sans quelque garantie de sa foi.
— Cet étranger se remet entre vos mains , dit le cavaher ; si vous désirez en savoir davantage sur moi, la reine sera ma caution.»
Depuis le commencement de l'action, Marie était restée fixée à
la même place, comme si la crainte eût absorbé toutes ses facultés;
cependant elle souriait machinalement, saluait et faisait signe de
'la main chaque fois que des bannières se baissaient devant elle ,
et que les bataillons la saluaient de leurs lances à mesure qu'ils
défilaient devant elle , pour se précipiter sur l'ennemi avec les mêmes sentiments de rivalité que nous avons déplorés dans Arbroath et Seyton. 3Iais à peine le chevalier noir eut-il murmuré quelques mots à l'oreille de la reine qu'elle se rendit à ce qu'il lui disait ; et alors il s'écria d'un air impérieux : «< Gentilshommes^, la reine veut que vous me suiviez I » Marie fit entendre avec une sorte d'empressement ce seul mot : « Oui. »
Aussitôt la petite troupe se mit en mouvement. Le chevalier noir, quittant cette espèce d'apathie qu'indiquait d'abord son maintien, piqua son cheval, le fit caracoler et tourner si court, qu'on vit que le cavalier était parfaitement maître de sa monture: alors, rangeant la petite suite de la reine dans un meilleur ordre de marche , il la conduisit sur la gauche , vers un château qui , couronnant une éminence belle et imposante , avait une vue magnifique sur le pays d'alentour et particulièrement sur les hauteurs que se hâtaient d'occuper les deux armées, et qui semblaient devoir être bientôt le théâtre du combat.
«Ces tours,» dit l'abbé interrogeant le chevalier noir, -«à qui appartiennent-elles ? Est-ce à des amis ?
— Elles n'ont point de propriétaire, répliqua l'étranger, ou du moins elles ne sont pas entre des mains ennemies. Mais priez les jeunes gens, seigneur abbé, de se hâter davantage. Ce n'est pas l'instant de satisfaire leur curiosité en regardant un combat auquel ils ne doivent pas prendre part.
— Tant pis pour moi, dit Henri Seyton qui l'entendit -.j'aimerais mieux être à présent sous la bannière de mon père que d'être créé chambellan d'Holy-Rood , pour me récompenser d'avoir rempli avec patience ma présente fonction de paisible gardien.
— Votre place sous la bannière de votre père sera bientôt des plus dangereuses, » dit Roland d'Avenel, qui, tout en poussant son cheval du côté de l'ouest, avait encore les regards tournés vers les armées; «car je vois un corps de cavalerie qui, venant du levant, atteindra le village avant que lord Seyton puisse y arriver.
— Eh bien I ce n'est que de la cavalerie , dit Seyton ; elle ne peut demeurer dans le village sans arquebuses.
— Regardez plus attentivement, reprit Roland; vous verrez que chaque cavalier qui vient avec tant de rapidité de Glasgow porte en croupe un fantassin.
— Par le ciel , il a raison ! s'écria le chevalier noir ; un de vous deux doit porter cette nouvelle à lord Seyton et à lord Arbroath ,