CHAPITRE IV. 4S
en bas avant qu'elle soit de dix minutes plus vieille, elle n'est pas née femme et mon nom n'est pas Lilias Bradbourne. »
En exécution de son plan, mistress Lilias ne manqua pas de se présenter devant sa maîtresse avec tout l'extérieur d'une personne qui est en possession d'un secret important, c'est-à-dire qu'elle avait les coins de la bouche rabaissés, les yeux élevés vers le ciel, les lèvres pressées l'une contre l'autre, comme si elles eussent été cousues, afin d'empôcher tout bavardage ; enfin un air affecté d'importance mystérieuse, répandu sur sa personne et sa contenance , semblait dire : « Je sais quelque chose dont je suis résolue à ne pas vous faire part. »
Lilias avait bien étudié le caractère de sa maîtresse , qui, toute bonne , toute sage qu'elle était, n'était pas moins une fille de notre grand'mère Eve : ladyAvenel ne put voir l'air mystérieux de sa suivante sans éprouver un violent désir d'en connaître la cause secrète. Pendant quelque temps, mistress Lilias fit la sourde oreille; elle soupirait, levait les yeux encore plus haut vers le ciel-, « elle espérait que tout s'arrangerait pour le mieux , mais elle n'avait rien de particulier à dire. » Tout cela, comme elle l'avait prévu, ne fit qu'irriter la curiosité de la dame Avenel, qui ne pouvait se contenter de ces demi-phrases : « Dieu merci, je ne suis pas une brouillonne, ni une rapporteuse I Dieu merci , je n'ai jam.ais été jalouse de la faveur accordée à qui que ce fût ; je n'ai jamais cherché à censurer la conduite de personne. Grâce à Dieu ! il n'y a pas eu de meurtre, ni de sang répandu dans la maison; voilà tout I
— Meurtre ! sang répandu I s'écria lady Avenel. Que veut dire cette folle ? Si vous ne pariez pas clairement, vous aurez sujet de vous en repentir.
— Eh bien ! milady, » répondit Lilias, à qui il tardait de soulager son cœur, ou comme dit Chaucer, de déboucher sa valise, « puisque vous m'ordonnez de dire la vérité , il ne faut pas vous fâcher si ce que vous allez entendre peut vous déplaire. Roland Grœme a poignardé Adam Woodcock, voilà tout.
— Juste ciel ! » dit la dame en pâlissant, <■ cet homme a-t-il été tué ?
— Non, madame, répondit Lilias; mais il aurait certainement été tué, si on n'était promptement venu au secours. Mais peutêtre est-ce le bon plaisir de madame que ce jeune écuyer poignarde les domestiques , comme il les fouette et les bàtonne.
— Taisez -vous insolente I dit la dame ; vous me manquez
de respect. Allez dire au majordome de venir ici à l'instant. »
Lilias se hâta d'aller chercher M. Wingate et de l'amener en présence de sa maîtresse; elle lui disait en chemin : « J'ai mis la pierre en mouvement; ayez soin qu'elle ne s'arrête pas. »
Le majordome , trop prudent pour se compromettre davantage , répondit par un coup d'œil plein de finesse et un signe d'intelligence, et se présenta hientôt devant la dame d'Avenel, avec une apparence de profond respect pour sa maîtresse, en partie réel, en partie affecté, et d'un air de sagacité qui indiquait qu'il n'avait pas une opinion peu élevée de son mérite.
« Que signifie ceci? Wingate, dit la dame; et quel ordre maintenez-vous dans le château , pour souffrir que les domestiques de sir Halbert Glendinning tirent le poignard l'un contre l'autre, comme dans une caverne de voleurs et d'assassins ? L'homme estil grièvement blessé? et qu'est.... qu'est devenu le malheureux enfant?
— Il n'y a personne de blessé jusqu'ici , madame , répondit le personnage à la chaîne d'or; mais mon pauvre savoir ne s'étend pas jusqu'à dire combien il pourra y avoir de blessés d'ici à Pâques, si l'on ne prend certaines m^esures à l'égard de ce jeune homme; non que ce ne soit un très-beau jeune homme, » ajouta-t-il en se reprenant « et habile dans ses exercices, mais un peu trop prompt à jouer avec le bout de ses doigts, l'extrémité de sa houssine et la pointe de son poignard.
— Et à qui la faute , demanda lady Avenel, si ce n'est à vous, qui auriez dû lui enseigner à se bien comporter, au lieu d'exciter des querelles et de tirer sa dague ?
— S'il plaît à milady de faire retomber le blâme sur moi, répondit le marjordome, il est de mon devoir , sans doute, de l'endurer; seulement je lui ferai observer qu'à moins de clouer le poignard du jeune page au fourreau, je ne pourrais pas plus l'y retenir tranquille que fixer le vif-argent, en quoi toute la science de Raymond LuUe a échoué.
— Ne me parlez pas de Raymond Lulle, » dit la dame qui perdait enfin patience; « mais envoyez-moile chapelain. Tous devenez tous trop savants pour moi pendant les longues et fréquentes absences de votre maître. Plût à Dieu que ses affaires lui permissent de rester chez lui et de gouverner sa maison! car c'est une chose au-dessus de mon savoir et de mes forces.
— A Dieu ne plaise, milady , reprit le vieux domestique, que