CHAPITRE VI
que le temps ne passera pas plus agréablement pour elle, maintenant qu'il est parti. Elle aura donc à se choisir un nouveau joujou, et vous pouvez compter qu'elle n'en manquera pas.
— Et où devrait-elle le choisir, si ce n'est pai'mi ses serviteurs fidèles et éprouvés , qui ont mangé son pain et bu son vin durant tant d'années? J'ai connu plus d'une dame, d'un rang aussi élevé que le sien, qui n'a jamais pensé à avoir d'autre amie, ou d'autre favorite que sa femme de chambre , toujours en ayant en même temps tous les égards convenables pour l'ancien et fidèle majordome, M. Win gâte.
—Vraiment, mistress Lilias, je vois en partie le but auquel vous visez, mais je doute que votre trait l'atteigne. Dans l'état de choses qu'il vous plaît de supposer, ce ne seront ni les barbes plissées de votre bonnet, soit dit avec tout le respect qui leur est dû, ni mes cheveux gris, ni ma chaîne d'or, qui rempliront le vide que le départ de Roland Grœme laissera nécessairement dans les loisirs de notre maîtresse. Ce sera un jeune ecclésiastique, fort savant, prêchant une nouvelle doctrine; un docte médecin exaltant les vertus d'une nouvelle drogue; un vaillant cavalier à qui on ne refusera pas la permission de porter ses couleurs à une course de bague; un adroit joueur de harpe qui par son talent enlèverait le cœur du sein d'une femme , comme on dit que le signor David Piizzio a enlevé celui de notre pauvre reine; voilà l'espèce de gens qui remplacent la perte d'un beau jeune favori, et non un vieux majordome ou une femme de chambre d'un certain âge !
— Eh bien I vous avez de l'expérience , monsieur ,Wingate -, et vraiment je voudrais que mon m.aître renonçât à courir çà et là , et s'occupât davantage des affaires de sa maison. Nous aurons du papisme après tout cela au milieu de nous; car savez-vous ce que
j'ai trouvé parmi les habits du beau monsieur? un chapelet à
grains d'or I les ave et les credo aussi, je vous assure I Je me suis jetée dessus comme un faucon.
— Je n'en doute pas, je n'en doute pas , » dit le majordome en remuant la tête d'un air plein de sagacité ; «j'ai souvent remarqué que le jeune homme se livrait à des pratiques qui sentaient le papisme, et qu'il avait grand soin de les cacher. P.Iais vous trouverez un catholique sous le manteau du presbytérien , aussi souvent qu'un fripon sous le capuchon du moine. Ce sont de très-beaux grains de chapelet,» ajouta-t-il en regardant attentivement le bijou, « et ils peuvent peser quatre onces d'or fin.
— Et je veux les faire fondre tout de suite, dit-elle, avant qu'ils égarent quelque pauvre arae aveugle.
— Très-prudemment pensé , mistress Lilias , en vérité , » dit le majordome avec un signe d'assentiment.
« Je veux en faire une paire de boucles de souliers, ajouta mistress Lilias ; je ne voudrais pas porter les colifichets du pape , ou quelque chose qui en aurait eu la forme , un pouce au-dessus de mon coude-pied, quand môme ce seraient des diamants au lieu d'être des grains d'or. Mais voilà ce que nous avons gagné par les visites du père Ambroise au château, avec la mine hypocrite d'un chat qui guette le moment de voler de la crème.
— Le père Ambroise est le frère de notre maître, » objecta gravement le majordome.
— Cela est vrai , maître Wingate , répondit Lilias -, mais est-ce une raison pour qu'il vienne pervertir les fidèles sujets du roi et en faire des papistes?
— Que Dieu nous en préserve , mistress Lilias î » répondit le sententieux majordome , « et cependant il y a des gens qui sont pires que des papistes.
— Je ne sais où l'on pourrait les trouver, » dit la femme de chambre avec un peu d'aigreur; «mais je crois, monsieur Wingate, que si l'on vous parlait du diable lui-même, vous diriez qu'il y "a des gens qui sont pires que Satan.
— Assurément, je le dirais, répliqua le majordome, en supposant que je visse Satan debout à côté de moi.»
La femme de chambre tressaillit ; et, après s'être écriée : «Que Dieu nous bénisse !» ajouta : «Je m'étonne, monsieur Wingate, que vous preniez plaisir à effrayer ainsi les gens.
— Pardon, mistress Lilias, ce n'était pas là mon intention , répliqua le majordome ; mais écoutez un peu : les papistes n'ont le dessous que pour le moment ; et qui sait combien de temps ce mot moment durera? Il y a deux grands comtes papistes dans le nord de l'Angleterre, qui ont en abomination le mot ré formation; je veux dire les comtes de Nothumberland et de Westmoreland, hommes assez puissants pour ébranler quelque trône que ce soit dans la chrétienté. Ensuite, quoique notre roi d'Ecosse, que Dieu le bénisse ! soit bon protestant, cependant il y a sa mère, qui était notre reine... J'espère qu'il n'y a pas de mal à dire aussi : que Dieu la bénisse !... Elle est catholique ; et il y a bien des personnes qui commencent à croire qu'on s'est conduit trop durement