LE PAGE ET LE FAUCOXMER
Lorsque j'ai i:ne pièce de six sous sons mon pouce, alors j'ai crédit dans chaque ville; mais quand je suis pauvre, on nie dit de passer. Oh ! la pauvreté' divise des gens qui étaient bons compagnons. f^ieille chanson.
Tandis que le départ du page fournissait matière à la conversation que nous avons détaillée dans le dernier chapitre, le ci-devant favori était fort avancé dans son voyage solitaire , sans qu'il sût bien quel en était l'objet ni quel en serait le résultat probable. Il avait dirigé son esquif vers le côté du lac le plus éloigné du village , parce qu'il désirait échapper à l'observation des habitants. Son orgueil lui disait tout basque, dans un état d'abandon , il ne serait pour eux qu'un objet de surprise et de compassion ; et sa générosité lui faisait craindre que le moindre sentiment d'intérêt que sa situation ferait naître ne fut représenté au château d'une manière défavorable. Un léger incident le convainquit bientôt qu'il avait peu à craindre pour ses amis sous ce dernier rapport. Il fut rencontré par un jeune homme plus âgé que iui de quelques années, et, qui, en d'autres circonstances, avait été trop heureux qu'il lui permît de l'accompagner à la chasse comme un subordonné. Ralph Fischer s'approcha pour le complimenter avec toute l'ardeur d'un protégé reconnaissant.
«Quoi ! -monsieur Roland , vous dans ces campagnes sans faucon , sans lévrier I
— Faucon ni lévrier, dit Roland , n'entendront peut-être plus à l'avenir les sons de ma voix. J'ai été congédié, c'est-à-dire j'ai quitté le château.»
Ralph fut surpris de cette nouvelle. «Quoil ajouta-t-il, allezvous passer au service du chevalier, et prendre la cuirasse et la lance ?
— Non certes, reprit Roland Grseme, je quitte aujourd'hui et pour toujours le service d'Avenel.
— Et où allez-vous donc ?» demanda le jeune paysan.
« Ah I il me serait difiîcile de répondre à la question que vous m'adressez 5 je n'ai pas encore pris de parti à cet égard ? » répliqua le favori disgracié.
« Allons , allons , ajouta Ralph, quelque direction que vous preniez , je réponds bien que milady ne vous congédie pas sans vous avoir préalablement garni le gousset.
« Misérable esclave ! s'écria Roland Grœme , penses-tu donc que j'accepterais quelque faveur d'une femme qui m'abandonne aux traits de la calomnie , et qui me sacrilie*^ un prêtre hypocrite et à une servante intrigante? Le pain que me procurerait une telle aumône serait pour moi du poison. »
Ralph considéra son ancien ami avec un air de suprise mêlé de mépris. Enfin il lui dit : « Pourquoi vous emporter ainsi ? sans doute chacun doit connaître ses besoins ; mais si j'errais au milieu de cet affreux marais, à cette heure du jour, ne sachant où aller, certes je me trouverais heureux d'être possesseur de quelques grosses pièces de monnaie, n'importe d'où elles me vinssent. Mais peut-être[^viendrez-yous avec moi chez mon père ; c'est-àdire pour une nuit seulement , car j'attends demain mon oncle Menelaws et tous ses gens. Ainsi , venez , acceptez ma proposition , pour une nuit seulement, je vous le répète. »
Cette hospitalité , offerte évidemment à contre-cœur, était donc limitée à la durée d'une nuit. Une telle offre devait nécessairement offenser l'orgueil du favori disgracié.
« J'aimerais mieux dormir sur l'humide bruyère , dit Roland Grseme, ainsi que je l'ai fait plusieurs nuits en des circonstances moins pressantes, que de reposer ma tête dans le galetas enfumé de ton père , qui sent la tourbe et l'usquebaugh comme le plaid d'un montagnard.
— Comme vous voudrez , mon maître, répliqua Ralph Fischer, puisque vous êtes si déhcat; peut-être plus tard serez-vous bien aise de sentir la tourbe et l'usquebaugh, si vous allez bien loin sans un sou dans la poche. Tous eussiez dû remercier Dieu de l'offre que je vous fais ; et certes tout le monde ne s'exposerait pas ainsi à déplaire aux maîtres , en accueillant un serviteur congédié I
— Ralph , dit Roland Graeme, je vous prie de vous rappeler que plus d'une fois je vous ai frotté d'importance : eh bien I voici précisément la baguette qui m'a servi à cet effet et dont vous avez ressenti les coups. »