CHAPITRE VIL
Ralph, rustre épais et grossier, était alors dans la force de l'àge^ plein de confiance dans la supériorité de ses forces vraiment athlétiques, il ne répondit aux menaces du frôle jeune homme que par un sourire de mépris.
— C'est bien le même bâton, mais non le même garçon, dit-il; et voilà qui rime comme dans une ballade ^. Sachez donc... mon page ci-devant, que, quand votre baguette me menaçait, si je ne levais pas la mienne, ce n'était point par la crainte que vous m'inspiriez , mais bien par celle que me causaient vos supérieurs; et je ne sais même pas qui m'empêche de me venger maintenant des coups que je dois à la houssine dont vous me menacez. En effet, monsieur Roland, je pourrais vous prouver que si je supportais autrefois vos corrections, j'épargnais non votre peau mais bien la livrée de votre maîtresse. »
Au miheu de la colère qui le dominait, Roland Grœme fut assez sage pour voir qu'en continuant cette altercation, il s'exposerait à la brutahté d'un rustre plus âgé et plus robuste que lui. Et tandis que son antagoniste, avec une sorte de rire mêlé de sarcasme et de défi, semblait provoquer le combat, le jeune page d'Avenel , sentant toute l'amertume et toute l'humilité de sa condition, répandit un torrent de larmes, qu'il s'efforça vainement de dérober aux yeux de Ralph en se couvrant la figure avec ses mains.
Le rustre lui-même fut touché de la détresse de son ancien compagnon.
« Allons , monsieur Roland , dit-il , vraiment je badinais ; je ne voudrais pas vous faire du mal , à vous qui êtes une vieille connaissance. Mais , croyez-moi , avant de menacer un homme du bâton , mesurez la hauteur de sa taille : voyez , votre bras n'est qu'un fuseau si vous le comparez au mien. Cependant, écoutez, j'entends le vieux Adam Woodcock qui appelle son faucon. Allons , venez , nous passerons une joyeuse après dînée , et ^nous irons chez mon père en dépit de la tourbe et de l'usquebaugh. Peut-être pourrons-nous vous procurer quelque; moyen honnête de gagner votre pain , quoiqu'il soit difficile de se tirer d'affaire dans les temps malheureux où. nous vivons. »
L'infortuné page gardait le silence : il ne retirait point ses
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mains de dessus sa figure, et Fischer continuait de le consoler à sa manière.
« Lorsque vous étiez le mignon de milady, on vous accusait généralement de fierté , quelques-uns môme vous croyaient papiste, et je ne sais plus quoi; maintenant donc que vous n'avez plus de protecteurs, il faut être sociable et franc, subir l'examea duministre,faireensorte qu'on ait une tout autre opinion de vous. Et si le ministre vous juge coupable, vous devez courber votre tête en silence. Si un gentilhomme ou le page d'un gentilhomme vous adresse une parole dure ou vous inflige quelque légère correction , dites-lui seulement : Je vous remercie d'avoir épousseté mon habit , ou quelque chose de semblable ; précisément comme je me comportais moi-môme envers vous. Mais écoutez Woodcock qui siffle encore : allons, suivez-moi, et je continuerai, en marchant , à vous mettre au courant de tout cela.
— Je vous remercie , » dit Roland Graeme , s'efTorçant de prendre un air d'indifférence et de supériorité ; » mais je me suis tracé une autre route, et quand môme il n'en serait pas ainsi , je ne pourrais suivre celle que vous prenez.
— Très-bien , monsieur Roland , reprit le rustre , chacun doit connaître ses propres affaires;. je ne vous détournerai donc point de votre chemin. Mais au moins, camarade, donnons-nous une poignée de main. Quoi I vous me refusez, et nous allons nous séparer ? Eh bien soit ! comme il vous plaira. Peu m'importe. Adieu donc, que le ciel vous bénisse !
— Adieu , adieu , « dit Roland avec vivacité. Et le rustre s'éloigna rapidement en sifflant, joyeux sans doute d'être dél3arrassé d'un homme dont les prétentions auraient pu le gêner, et qui d'ailleurs ne possédait plus les moyens de lui être utile.
Roland Graeme redoubla de vitesse aussi long-temps que Ralph et lui furent en vue l'un de l'autre. Il désirait que son ancien camarade n'aperçût aucune indécision, aucune incertitude dans sa résolution. Biais combien était cruel l'effort qu'il faisait sur luimême ! Il était comme étourdi et saisi de vertiges ; il lui semblait marcher sur un terrain dépourvu de solidité , fléchissant sous ses pas comme la surface d'un marécage ; il faillit môme tomber deux ou trois fois, quoiqu'il marchât sur une pelouse ferme et unie. Et néanmoins, en dépit de l'agitation intérieure qui se révélait par ces symptômes , il continua résolument sa route jusqu'à ce que le penchant delà colline eût dérobé Ralph Fischer à ses yeux. Alors