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CHAPITRE XI

A ce mot, le nuage qui avait couvert ses traits s'évanouit comme

celui qui voile un instant le soleil d'été, et elle répondit avec son

expression de physionomie accoutumée : «Vingt fois pis I dame

Brigitte est ma tante, et elle est encore fille.

— O ciel! s'écria Roland, quelle histoire I et quelles horreurs avez-vous à me conter maintenant ?

— Exactement ce qui vous est arrivé : j'entrai dans une maison.

— Et vous en fûtes renvoyée pour avoir pincé la duègne , ou offensé la femme de chambre de madame.

— Non; ici notre histoire varie, car la maîtresse congédia toute la maison , ou, ce qui est la môme chose, toute la maison congédia la maîtresse en même temps, et je suis libre maintenant comme un oiseau dans l'air.

— Cela me fait autant de plaisir que si l'on doublait d'or mon pourpoint.

— Je vous remercie de la joie que vous en montrez ; mais en quoi cela vous touche-t-il ?

— En rien; mais poursuivez : je crains que vous ne soyez bientôt interrompue ; les deux bonnes dames croassent depuis assez long-temps sur le balcon, telles que deux vieilles corneilles à capuchon ; et, pour que la fraîcheur du soir ne les enroue pas, elles rentreront au juchoir. Mais comment se nommait voire maîtresse, belle demoiselle?

— Elle avait un nom bien connu, elle tenait un grand état de maison , avait beaucoup de jeunes filles à son service, sous la direction de ma tante Brigitte. Nous ne voyions jamais cette sainte maîtresse, mais nous en entendions assez parler; nous nous levions de bonne heure et nous couchions tard ; nous faisions de longues prières et de légers repas.

— Foin de la vieille avare I s'écria le page.

— Au nom du ciel, ne blasphémez pas I » dit la jeune personne avec une expression de crainte : « que Dieu fasse grâce à tous deux I Je parlais sans mauvaise intention. Notre maîtresse était la bienheureuse sainte Catherine de Sienne. Que Dieu me pardonne d'avoir parlé si légèrement, et de vous avoir poussé à un péché et à un blasphème I Notre maison était un couvent, où il y avait douze religieuses et uneabbesse, ma tante Brigitte, laquelle quitta ses fonctions quand les hérétiques détruisirent la communauté.

— Et où sont vos compagnes?

— Avec la neige de l'année dernière, à l'est, au nord , au sud

et à l'ouest ; quelques-unes en France, d'autres en Flandre, et d'autres peut-être, hélas I au milieu des plaisirs du monde. Oa nous a permis, à ma tante et à moi, de demeurer ici, ou plutôt on nous y laisse en paix, ma tante ayant parmi les Kerr, des parents de distinction, qui ont menacé de la mort quiconque se rendrait coupable du moindre attentat envers nous : or l'arc et la lance sont aujourd'hui les meilleures sauvegardes.

— Ainsi vous reposez dans un abri tranquille et sûr 5 mais vous n'avez pas, je le présume, perdu vos yeux à pleurer parce que sainte Catherine a renvoyé sa maison avant que vous fussiez définitivement engagée à son service?

— Assez, au nom du ciel I» dit la jeune fille en se signant, «assez 1 Quant à mes yeux , je ne les crois pas tout à fait éteints, » ajouta-t-elle en jetant un regard sur Roland et en reportant aussitôt les yeux sur son ouvrage.

C'était un de ces regards contre lesquels on ne pourrait se défendre sans avoir le cœur muni de ce triple airain dont , selon Horace, était armé le premier navigateur. Le cœur de notre jeune page n'avait rien pour le protéger.

« Qu'en pi^nsez-vous , Catherine, dit-il , si, nous trouvant tous les deux congédiés en môme temps , et d'une manière également étrange , nous prenions le parti de planter là nos vénérables parentes, et de nous mettre gaiement à parcourir ensemble la route de ce monde ?

— Belle proposition, vraiment I repartit Catherine, proposition digne du cerveau dérangé d'un page mis à la réform.e ! Et quels moyens emploierions-nous pour vivre? IN'ous chanterions des ballades, n'est-ce pas ? nous couperions des bourses, nous ferions des farces sur les grands chemins ? car c'est là, je pense, que vous trouveriez vos principales ressources.

— Comme vous voudrez, petite moqueuse, » dit le page piqué de la raillerie froide et dégagée avec laquelle on avait accueilli son étrange proposition. Et comme il prononçait ces paroles, l'ombre des vieilles se projeta sur la porte vitrée : elle s'ouvrit , et 3IadeleineGrsemeavec la mère abbesse, c'est le nom que nous devons donner maintenant à dame Brigitte, rentra dans l'appartem.ent.

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