LE REPAS
Mon frère, ecoute-moi : je suis le plus âge, le plus sage, le plus saint; et l'âge, la sage'^se, la sainteté', ont des droits peremptoires et auxquels on doit se soumettre. yîncienne comédie.
Quand les matrones eurent mis fin, en rentrant, à la conversation que nous venons de rapporter , Madeleine Grœme adressa ces mots à son petit-fils et à sa jolie compagne : « Eh bien ! mes enfants, avez- vous causé? avez-vous fait connaissance comme deux voyageurs qui se trouvent réunis par le hasard dans un chemin obscur et dangereux, et qui, chacun de son côté , cherchent à pénétrer le caractère et les penchants du compagnon qui doit partager leurs périls ? »
L'enjouée Catherine ne pouvait que rarement retenir une plaisanterie, quoique souvent après avoir parlé elle regrettât de n'avoir pas eu la sagesse de se taire.
« Votre petit-fils, dit-elle , est tellement épris du voyage dont vous parlez, qu'il me disait tout à l'heure qu'il était prêt à l'entreprendre sur-le-champ.
— Vousôtes trop vif aujourd'hui, Roland, dit la dame, comme hier vous étiez trop tiède : le juste milieu est d'attendre patiemment le signal, et de partir dès qu'il est donné. Mais encore une fois , mes enfants , avez-vous assez observé mutuellement vos traits, pourqu'envous rencontrant sous des déguisements que les circonstances pourront nécessiter vous soyez sûrs de reconnaître l'un dans l'autre l'agent secret du grand œuvre à l'accomplissement duquel vous devez contribuer? Regardez-vous ; observez réciproquement votre visage, votre tournure. Apprenez à reconnaître par le pas, par le son de voix, par le mouvement de la main, par un regard, le compagnon que le ciel vous a envoyé pour remplir sa volonté. Mon Roland Grœme, reconnaîtrais-tu cette jeune fille en quelque temps, en quelque lieu que tu vinsses à la rencontrer ? »
Roland répondit affirmativement avec autant de promptitude que de vérité.
«« Et toi, ma fille, te rappelleras-tu les traits de ce jeune homme?
— Oui, mère , répliqua Catherine Seyton : je n'ai pas vu assez d'hommes pour oublier les traits de votre petit-fils, quoique je n'y trouve rien qui mérite un souvenir particulier.
— Donnez-vous donc la main, mes enfants, dit Madeleine Graeme.
— Non, ma sœur, » s'écria sa compagne, à qui ses préjugés de couvent ne permettaient pas de la laisser aller si loin; « non, ma sœur, vous oubliez que Catherine est la fiancée du Seigneur; cela ne peut avoir lieu.
— C'est pour la cause du ciel que je leur ordonne de s'embrasser, » s'écria Madeleine de toute la force de sa voix ; « la fin, ma sœur, sanctifie les moyens auxquels nous sommes obligées de recourir.
^ Ceux qui me parlent, » reprit dame Brigitte en se redressant et un peu offensée du ton impératif de son amie , « m'appellent dame abbesse ou au moins ma mère. Lady d'Heathergill oublie qu'elle parle à l'abbesse de Sainte-Catherine.
— Quand j'étais lady d'Heathergill, dit 3Iadeleine , vous étiez certainement l'abbesse de Sainte Catherine; mais ces deux noms ont péri avec le rang que le monde et l'Eglise leur accordaient; et nous ne somm.es plus, aux yeux des hommes, que deux femmes pauvres, méprisées, persécutées, que la vieillesse traîne vers un humble tombeau. 3Iais, aux yeux de Dieu, nous sommes des ministres de sa volonté, dont la faiblesse manifestera la force de l'Eglise, devant qui tomberont la prudence de JMurray et la puissance énergique de Morton. Devez-vous nous appliquer les règles étroit-es du cloître, et avez-vous oublié l'ordre de votre supérieur, qui vous a prescrit de m'obéir en cette affaire ?
— Eh bien I que le scandale et le péché retombent "sur votre têtel» s'écria l'abbesse avec un air chagrin.
«D'accord, dit Madeleine. Embrassez-vous, vous dis-je, mes enfants. >>
Mais Catherine, qui s'attendait peut-être à ce dénoùment de la discussion, avait quitté le salon , et sa fuite inaperçue ne contraria pas moins le petit-fils que la grand'mère.
« Elle est allée, dit l'abbesse, préparer un modeste repas, mais qui sera peut-être peu du goût de ceux qui vivent dans le monde,