CHAPITRE XII
car je ne puis me dispenser de suivre les règles que j'ai jurées , quoique les méchants aient détruit le saint lieu où nous devions les observer.
— C'est juste, ma sœur, reprit Madeleine ; il faut payera l'Église jusqu'aux derniers grains de la dîme de la menthe et du cumin , comme dit l'Écriture , et je ne blâme pas votre observance scrupuleuse des règles de votre ordre. Mais elles furent établies par l'Eghse et pour l'Église , c'est pourquoi je pense que l'on doit aussi les enfreindre lorsqu'il s'agit de l'intérêt de l'Église. »
L'abbesse ne fit point de réponse.
Un observateur qui eût mieux connu le cœurhumain que notre page sans expérience eût trouvé quelque plaisir à comparer les deux genres de fanatisme qui caractérisaient ces deux femmes. L'abbesse, esprit étroit, timide et mécontent, attachée à d'anciens usages, à de vieux privilèges que la réforme avait détruits, était, dans l'adversité , ce qu'elle avait été dans la prospérité ,' scrupuleuse, bornée, et bigote; tandis que l'ame plus fière et plus indépendante de sa compagne prenait un essor plus élevé, et ne voulait pas se soumettre aux règles ordinaires dans les projets gigantesques que lui inspirait son imagination brûlante et hardie. Mais Roland Grseme, au lieu d'observer les marques distinctives des caractères des deux vieilles dames , attendait avec anxiété le retour de Catherine, espérant probablement que sa grand'mère, qui paraissait disposée à traiter les choses de haute main , renouvellerait l'ordre dubaiser fraternel.
Il fut toutefois trompé dans son attente ou dans son espérance, comme vous voudrez l'appeler; en effet, lorsque Catherine rentra sur l'injonction de l'abbesse , et plaça sur la table une cruche de terre pleine d'eau, quatre assiettes de bois et quatre gobelets de môme matière , la dame d'Heathergill , satisfaite d'avoir triomphé de l'opposition de l'abbesse , ne poursuivit pas plus loin sa victoire, modération dont son petit-fils ne lui sut pas en son cœur beaucoup de gré.
Catherine, continuant de préparer le repas monastique , plaça sur la table , pour tout mets, des choux bouillis , servis dans un plat de terre , sans autre assaisonnement qu'un peu de sel , et quelques morceaux peu considérables d'un grossier pain d'orge, 11 n'y avait d'autre boisson que l'eau de la cruche dont nous avons déjà parlé. Après le benedicite prononcé en latin par l'abbesse , les convives prirent leur place autour de la table. La simplicité du
ilO L'ABBÉ.
repas n'empCcha pas les femmes de manger avec appétit quoique modérément; mais Roland Graeme avait été accoutumé à une autre nourriture. Sir Halbert Glendinning affectait de tenir sa mai- •son avec une grandeur peu ordinaire , et offrait une hospitalité qui rivalisait avec celle des barons du nord de l'Angleterre. Peutêtre pensait-il par là jouer plus complètement le rôl3 pour lequel il était né , selon lui, c'est-à-dire celui d'un grand baron et d'un .chef. Lorsque le maître était au château, on consommait , par semaine, deux bœufs et six moutons , et la différence était peu considérable lorsqu'il était absent, La consommation d'ale et de pain était proportionnée; on les livrait à la discrétion des domestiques et de la suite du baron. Et c'était dans cette maison d'abondance que Roland Graeme avait passé plusieurs années : mauvaise préparation pour un repas de légumes bouillis et d'eau de fontaine. Il laissa probablement apercevoir quelque chose de son désappoiniement, car l'abbesse lui dit : « Sans doute, mon fils, la table du baron hérétique, auquel vous avez été attaché, était plus somptueuse que celle de pauvres filles de l'Eglise, et pourtant , quand le soir des fêtes solennelles , j'admettais les religieuses à ma table , les mets exquis que l'on nous servait étaient bien loin de m.e paraître aussi délicieux que ces légumes et cette eau, dont j'aime mieux me nourrir que de déroger à la rigidité de mon vœu. Il ne sera jamais dit que la maîtresse de cette maison en a fait une maison de festins; quand les jours de ténèbres et d'afliiction pèsent sur la sainte Eglise, dont je suis un membre indigne.
— C'est bien parlé, ma sœur, reprit 3Iadeleine Grseme ; mais le temps est venu non seulement de souffrir, mais d'agir pour la bonne cause. Maintenant que nous avons achevé notre repas de pèlerins, retirons-nous pour nous occuper de notre voyage de demain , pour aviser à la manière d'employer ces jeunes gens , et aux mesures à prendre pour suppléer à leur manque de rétlexion et de prudence. »
?iLilgré la maigra chère qu'il avait faite, Roland Grœme sentit son cœur tressaillir à cette proposition, qu'il croyait bien devoir amener un nouveau têie-à-tôte entre lui et la jolie novice. Mais son espérance fat trompée. Catherine, à ce qu'il paraît, n'était pas disposée à lui accorder cette faveur; car soit par délicatesse, soit par caprice, soit par quelqu'une de ces indéfinissables nuances qui tiennent de l'une et de l'autre, et par lesquelles les femmes se plaiseut à tourmenter et en même temps à captiver le sexe le plus