CHAPITRE r. lï
telles d'un véritable loup ', il suivit le domestique hors de la chambre.
««C'est sitigjjlier, dit la dame à Warden; non seulement cet animal est d'un naturel très-doux, mais encore il aime beaucoup les enfants : qui peut donc l'exciter ainsi contre celui-ci, dont il vientde sauver les jours?
— Les chiens, répondit le ministre, ne ressemblent que trop à ta race humaine dans ses faiblesses, quoique leur instinct soit moins trompeur que la raison de l'homme, quand il a l'orgueil de se lier à ses seules lumières. La jalousie n'est p^s une passion qui leur soit inconnue; ils en donnent souvent des preuves, non seulement à l'occasion des caresses que leurs maîtres font à des individus de leur espèce, mais môme quand- ils ont des enfants pour rivaux. Vous avez caressé cet enfant avec beaucoup de tendresse, et le chien se considère comme un favori disgracié.
. — Étrange instinct ! dit la dame ; d'après la gi-avité avec laquelle vous parlez de la jalousie de Wolf, on pourrait croire qu'elle vous paraît justifiable, et môme bien fondée. Mais peut-être n'avez-vous voulu faire qu'une plaisanterie?
— Je plaisante rarement, répondit le ministre ; la vie ne nous a pas été donnée pour en perdre les courts moments à des plaisanteries oiseuses qui resseniljlent au craquement du bois dans le foyer ; je voudrais seulement que vous tirassiez de là cette leçon : nos sentiments les plus louables quand nous nous y livrons sans réserve peuvent devenir une source de chagrins pour ceux qui nous entourent. Il n'y a qu'un amour auquel nous puissions nous abandonner de toutes les forces de notre ame, sûrs de rester encoi'e bien au-dessous de l'objet qui nous l'inspire, je veux dire l'amour de notre créateur.
— A coup sur, objecta lady Avenel, la même autorité nous commande aussi d'aimer notre prochain.
—Oui, madame, répondit Warden ; mais notre amour pour Dieu doit être illimité ; nous devons l'aimer de tout notre cœur, de toute notre ame et de toutes nos forces. Le précepte a au contraire limité, en le qualifiant, l'amour que nous devons porter à notre prochain; nous devons l'aimer comme nous-mêmes; et, comme il est dit ailleurs, nous devons agir envers lui comme nous voudrions qu'il agît à notre égard. Il doit donc y avoir une limite et
1 Tf olf, eu anglais comme cî;ms la plupart cîes langues du PS'ord , signifie UQ ioii]>. A. M.
une mesure dans nos affections, môme les plus louables, quand nous ne les portons que sur des objets sublunaires et terrestres. Nous devons donc accorder à notre prochain , quels que soient son rang et sa position dans l'ordre social, la même somme d'affection que nous demanderions à ceux qui sont par rapport à nous ce que nous sommes pour lui. De là suit que ni mari, ni femme, ni fils, ni fille, ni ami, ni parent, ne doivent être pour nous un objet d'idolâtrie. Le Seigneur notre Dieu est un Dieu jaloux, qui ne souffre pas que nous accordions à des créatures cet amour extrême que nous ne devons qu'à lui, notre créateur. Je vous répète donc, madame, que, môme dans nos attachements de la nature la plus pure et la plus honorable, on retrouve cette tache du péché originel qui devrait nous faire hésiter et réfléchir avant de nous y abandonner tout entiers.
— Je ne vous comprends pas, mon père» reprit la dame , et je ne saurais deviner rien , dans ce que je viens de dire ou de faire, qui puisse m'avoir attiré cet avertissement, ou plutôt ce reproche.
— Milady, je vous demande pardon, dit le prédicateur, si j'ai dépassé les bornes dô mon devoir. Mais voyez si en vous engageant à servir à cet enfant non seulement de protectrice, mais encore de mère , vous vous trouverez d'accord avec la volonté di> chevalier votre noble époux. L'affection que vous avez témoignée pour ce malheureux enfant , tout aimable qu'il soit, vous a déjà valu unreproche du chien de la maison. Les hommes, aussi bien que les animaux, sont jaloux des affections des personnes qu'ils aiment.
- — C'en est trop, mon révérend, » s'écria lady Avenel, sérieusement offensée. « Tous avez été long- temps notre hôte, vous avez reçu du chevalier d' Avenel et de moi tous les honneurs et tout le respect dus à votre profession et à votre mérite personnel, mais je ne sache pas que je vous aie à aucune époque autorisé à vous immiscer dans nos arrangements de famille , ou choisi comme juge de notre conduite l'un envers l'autre. Je vous prie de vous dispenser de prendre tant de peine à l'avenir.
— Milady, » répliqua le ministre avec la hardiesse habituelle , à cette époque, aux ecclésiastiques de la communion réformée , « quand mes avis commenceront à vous fatiguer, quand je verrai que mes services ne vous seront plus agréables non plus qu'à votre noble époux , quand je sentirai que mon Maître ne désire pas que je demeure plus long-temps ici, tout en priant le ciel de