CHAPITRE XIII. il
limites des domaines de Sainte-iVIarie , sur cette éminence d'où l'œil du pèlerin pouvait apercevoir cet antique monastère, la lumière de l'Ecosse, la demeure des saints et le tombeau des monarques, ici s'élevait la croix. Où est maintenant ce symbole de notre foi ? Il est gisant sur la terre, brisé, et ses fragments ont été emportés pour servir à d'indignes usages; il ne reste plus vestige de sa première forme. Regarde vers rest,mon fils,où le soleil brillait naguère sur de superbes clochers d'où les croix et les cloches ont été précipitées, comme si le pays avait été encore envahi par les païens ; regarde ces murailles qu'on voit d'ici môme à demi détruites, et demande ensuite si ce pays peut attendre des bienheureux saints, dont les reliques et les images ont été profanées , d'autres miracles que ceux de la vengeance ? Combien de temps, » s'écria-t-elle en levant les yeux au ciel , « combien de temps sera-t-elle dilTérée ? » Elle se tut un moment, puis reprenant avec vivacité et enthousiasme : « Oui , mon fils , tout est passager sur cette terre ; la joie et le chagrin, le triomphe et la désolation se succèdent ici-bas, comme les nuages et le soleil ; la vigne ne sera pas toujours foulée aux pieds ; le scion sera amélioré ; les branches fertiles se relèveront et se couvriront de fruits. Aujourd'hui môme, dans un instant, j'espère apprendre des nouvelles importantes. Marchons donc, sans retard : le temps est court, le jugement est certain. »
Elle reprit la route qui conduisait à l'abbaye, route autrefois indiquée soigneusement par des poteaux et des barrières pour aider le pèlerin dans sou voyage. Tout cela était arraché et détruit. Après une demi-heure de marche, ils se trouvèrent en face du magnifique monastère qui n'avait point échappé à la fureur du temps, quoique l'église fût encore entière. La longue file de cellules et d'appartements à l'usage des moines, qui occupaient les deux côtés de la vaste cour, était presque entièrement ruinée ; l'intérieur de l'édifice avait été consumé par le feu, auquel la massive architecture des murs extérieurs avait seule pu résister. Les appartements de l'abbé, qui formaient le troisième côté de la cour, avaient été respectés, et servaient d'asile au petit nombre de frères qu'on laissait encore à Rennaquhair plutôt par tolérance que par permission expresse. Leurs beaux jardins, leurs cloîtres splendides, les magnifiques salles construites pour leurs délassements, tout était détruit et ruiné ; et beaucoup de matériaux avaient été enlevés par les habitants du village et des environs, qui n'avaient pas hésité à s'approprier une partie des dépouilles de ce môme mo-
nastère dont ils étaient autrefois les vassaux. Roland vit des fragments de colonnes gothiques richement travaillées, qui soutenaient les portes des plus humbles chaumières, et mainte statue mutilée formait le seuil d'une étable. L'église avait moins souffert que le reste des bâtiments. Mais les images placées dans les niches nombreuses qui couvraient les piliers et les arcs-boutants, images que les superstitieuses adorations des papistes faisaient regarder comme des idoles, avaient été brisées et renversées, sans que les iconoclastes eussent pris la moindre précaution pour ne pas détruire en même temps leurs riches piédestaux ou leurs légers pavillons. Et en vérité, si la dévastation n'avait atteint que des statues et des ornements de sculpture, il serait absurde de regretter ces monuments de l'antiquité au point de reniera ce prix les bienfaits de la réforme.
Nos voyageurs virent la destruction de ces vénérables images des saints et des anges (vénérables pour eux qui avaient été élevés à les considérer comme telles) avec un sentiment bien différent de celui que nous venons de manifester. L'antiquaire se fùtaiïligé de la nécessité de cette destruction ; Madeleine Grœme y voyait un acte d'impiété, et son petit-fils se joignait cordialement à elle pour appeler sur ses auteurs la prompte vengeance du ciel. Mais ni l'un ni l'autre n'exprima par des paroles ce qu'il ressentait, et ils se contentèrent de lever les yeux et les mains vers le ciel. Le page s'approchait de la grande porte de l'est de l'église, mais son guide l'arrêta.
« Cette porte, dit Madeleine, est condamnée depuis long-temps, afin que les hérétiques ne sachent point qu'il existe encore, parmi les frères de Sainte-Marie, des hommes qui osent adorer Dieu dans les lieux où leurs prédécesseurs priaient pendant leur vie et reposaient après leur mort. Suivez-moi par ici, mon fils.»
Holand Gr8sme obéit, et Madeleine, s'assurant par un regard rapide que personne ne les observait, car le danger des temps lui avait enseigné la prudence, ordonna à son petit-fils de frapper à un petit guichet qu'elle lui désigna. « Mais frappe doucement, » ajouta-t-elle en indiquant par un geste la nécessité de cette précaution. Après un court intervalle, pendant lequel on ne répondit point, elle lit signe à îloland de frapper de nouveau ; enfin, la porte, «'ouvrant à demi, laissa entrevoir le portier qui s'acquittait de son devoir d'un air craintif, évitant les regards de ceux qui étaient dehors, et cherchant à les voir sans être vu. Qu'il était loin de cette