CHAPITRE XV. iSI
tez pas cette maison que je dois maintenant appeler la mienne , jusqu'à ce que j'en sois chassé par la force , avant d'avoir rompu. au moins le pain avec moi. »
A cet instant, le pauvre frère lai, celui qui remplissait les fonctions de portier, entra dans l'appartement, portant quelques rafraîchissements fort simples et un flacon de vin. « Il avait trouvé cela , » dit-il avec une humiUté officieuse, en furetant dans tous les coins du cellier. »
Le chevalier remplit une petite coupe d'argent, et l'ayant vidée , il invita l'abbé à lui faire raison , observant que le vin était du Baccarach \ du meilleur cru, et très-vieux.
« En effet , ajouta le frère lai , il vient du coin que le vieux frère Nicolas (que son ame soit en paix ! ) appelait ordinairement le coin de l'abbé Ingelram ; et l'abbé Ingelram avait été élevé au couvent de Wustzbourg , ville qui n'est pas loin, à ce que j'ai entendu dire , du lieu où l'on récolte cet excellent vin.
— Fort bien , mon révérend père , dit sir Halbert ; et c'est pour cela que j'invite mon frère et vous à me faire raison, avec une coupe de cette liqueur orthodoxe.
Le vieux et maigre portier lança sur l'abbé un regard suppliant. Dot'cmaïn, répondit le supérieur; et le vieillard saisit d'une main tremblante le breuvage auquel depuis long-temps il n'était plus accoutumé, vida la coupe lentement et avec délices, comme pour en savourer le plus long-temps possible la saveur et le bouquet , et la remit sur la table avec un sourire mélancohque et en secouant la tête, comme s'il disait adieu pour jamais à cette hqueur exquise. Les deux frères sourirent. Mais quand sir Halbert invita l'abbé à prendre la coupe, et à lui faire raison, l'abbé secoua la tète , et lui répondit : «■ Ce n'est pas le jour pour l'abbé de sainte-Marie de manger des mets délicats, et de boire des vins exquis. C'est avec de l'eau du puits de Notre-Dame, » ajouta-t-il en remplissant une coupe de cette liqueur limpide , « que je vous souhaite , mon frère, toutes sortes de prospérités, et, par-dessus tout, le bonheur de reconnaître vos erreurs spirituelles.
— Et moi, mon cher Edouard , répliqua Glendinning, je vous souhaite le libre exercice de votre raison : puissiez-vous remplir des devoirs plus importants que ceux qui sont attachés au misérable titre que vous avez si témérairement accepté aujourd'hui I»
i PelUe Yille sur le Rhin.
iS2 L'ABBÉ.
Les deux frères se séparèrent avec bien du regret, et pourtant •chacun, inébranlable dans son opinion , éprouvait quelque soulagement par l'absence d'une personne qu'il respectait tant , mais avec laquelle il s'accordait si peu.
L'instant d'après, on entendit les trompettes du chevalier d'Avenel, et l'abbé monta sur une tour. Du haut de ce bâtiment à •demi ruiné, il pouvait voir les cavaliers gravir une colline située dans la direction du pont-levis. Pendant qu'il les considérait, 31a- -deleine Graeme vint se placer à son côté.
« Yous êtes venue, lui dit-il, jeter un dernier regard sur votre petit-fils, ma sœur. Le voilà confié à la garde du meilleur chevalier de l'Ecosse, la foi exceptée !
— Vous pouvez porter témoignage, mon frère, que ce ne fut ni mon désir , ni celui de Pioland qui porta le chevalier d'Avenel, comme on l'appelle , à reprendre mon petit-fils dans sa maison. Le ciel, qui confond les sages par leurs propres ruses, l'a placé où je souhaitais qu'il fût pour le bien de fÉgUse.
— Je ne vous comprends pas, ma sœur, répondit l'abbé.
— Révérend père, répliqua Madeleine, n'avez-vous jam&ig en- -tendu dire qu'il y a des esprits qui font tomber les murs d'un château , une fois qu'ils y sont admis, mais qui n'y peuvent pénétrer à moins qu'on ne les y invite, qn'on ne les force même à passer le seuil de la porte. Deux fois Roland Graeme a été ainsi attiré <lans la maison d'Avenel par ceux qui maintenant en portent le titre. Qu'ils attendent la suite. »
En parlant ainsi, elle quitta la tour. L'abbé, après avoir réfléchi un moment sur ces paroles , qu'il attribuait au désordre d'esprit de la pèlerine, descendit l'escalier tortueux pour aller célébrer sa promotion, non par des festins et des actions de grâces, mais par le jeune et lesprières.