‹ L'abbesse de JouarreChapitre 7 sur 75 · IV PRÉFACE · texte numérisé non relu

IV PRÉFACE

de conscience, fondée sur l'assurance que l'amour n'aurait aucun lendemain, amènerait des sentiments qui mettraient l'infini en quelques heures, des sensations auxquelles on s'abandonnerait sans craindre de voir la source de la vie se tarir. Le monde boirait à pleine coupe et sans arrière-pensée un aphrodisiaque puissant qui le ferait mourir de plaisir. Le dernier soupir serait comme un baiser de sympathie adressé à l'univers et peut-être à quelque chose au delà. On mourrait dans le sentiment de la plus haute adoration et \ dans l'acte de prière le plus parfait.

C'est ce qui arrivait aux martyrs de la primitive Église chrétienne. La dernière nuit qu'ils passaient ensemble dans la prison donnait lieu à des scènes que les rigoristes désapprouvaient ; ces funèbres embrassements étaient la conséquence d'une situation tragi- . que et du bonheur qu'éprouvent des hommes / et des femmes réunis, à mourir ensemble pour une même cause. Dans une telle situation, le corps, qui va être supplicié tout à l'heure,

PRÉFACE. vr

n'existe déjà plus. L'idée seule règne; la grande libératrice, la mort, a tout abrogé; on est vraiment par anticipation dans le royaume de Dieu.

J'espère que mon Abbesse plaira aux idéalistes, qui n'ont pas besoin de croire à l'existence d'esprits purs pour croire au devoir, et qui savent bien que la noblesse morale ne dépend pas des opinions métaphysiques. On entend sans cesse, de nos jours, et dans les sens les plus opposés, parler de l'affaiblissement des croyances religieuses. Combien, en pareille matière, il faut prendre garde au malentendu ! Les croyances religieuses se transforment; elles perdent leur enveloppe symbolique, qui n'est que gênante, et n'ont plus besoin de la superstition. Mais l'âme philosophique n'est en rien atteinte par ces évolutions nécessaires. Le vrai, le beau, le bien ont par eux-mêmes assez d'attrait pour n'avoir pas besoin d'une autorité qui les commande, ni d'une récompense qui y soit attachée. L'amour, surtout, gardera toujours

VI PHÉFACE.

son caractère sacré. Dans les pays de foi naïve, comme la Bretagne, la pauvre fille qui s'abandonne, au moment de la jouissance suprême, fait le signe de la croix. Les paradoxes modernes ne m'inspirent pas plus d'inquiétude pour la persistance du culte idéal que pour la perpétuité de l'espèce. Le danger ne commencerait que le jour où les femmes cesseraient d'être belles, les fleurs de s'épanouir voluptueusement, les oiseaux de chanter. Dans nos terres clémentes, et avec nos races amies du plaisir, ce dangerlà, grâce à Dieu, paraît encore fort éloigné.

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