REVEIL DU PROPRIETAIRE
Une peur! ne parlons pas de cela. C'est aujourd'hui jour de terme. J'irai moi-même toucher mes loyers : d'abord chez le professeur d'économie politique; il me dit toujours des choses qui ne sont pas dans son bail ; il ne m'amuse pas, mais il a l'air de m'in-^ struire...
Le professeur met ses lunettes, relit plusieurs fois le libellé de la quittance, jusqu'au nom et à l'adresse de l'imprimeur; il compte son argent et le remet au propriétaire avec un soupir.
— Â.uriez-vous quelque chagrin, maître ?
— Je me sépare de mes chères économies, et je me demande pourquoi nous appelons économies l'argent gagné péniblement et qui passe naturellement dans la main des autres.
— Il ne faut pas être trop curieux; acceptez les expressions consacrées; n'êtes-vous pas professeur d'économie politique... en attendant que cette science soit quelque chose de positif.
— Sans doute.
— Eh bien I faites un livre sur les loyers à bon marché, cela vous consolera et il vous sera payé bien cher, car vous passez pour tout savoir...
— Mes compatriotes sont bien bons.
— Pas comme locataires.
— Alors, vendez votre immeuble.
— Si je trouvais une bonne occasion...
— Qu'appelez-vous une bonne occasion?
— Eh ! parbleu, un imbécile !
— Je chercherai cela dans vos amis.
— N'oubliez pas vos connaissances.
Le propriétaire et le locataire : deux termes d'une proposition terrible.
Un propriétaire de vt7/a imposait l'autre jour à son locataire de n'avoir pas d'oiseaux dans son jardin, parce que cela salit tout.
Epicier
C — Mon épicier ayant compris à la nature, à la maigreur de mes achats, et aussi à l'indiscrétion de ma femme de ménage, que j'écrivais quelquefois dans les journaux (formule congacrée), s'est mis dans la tête de m'enrôler en faveur de son industrie vilipendée, traquée, dit-il. Bref, il a voulu me corrompre; le malheureux s'est trouvé puni de sa témérité : j'ai accepté ses présents se composant d'une demi-bouteille d'auisette. Rassurez-vous, j'y ai mis une condition : Tanisette sera de Bordeaux.
A cette exigence, mon épicier, fronçant sa lèvre inférieure avec ce dédain si beau chez les hommes sérieux de profession, m'a répondu ;
et — Les voilà bien oes grands prôneurs de progrès que le progrès dépasse à leur nez, à leur barbe. Sa* chez que désormais la ville de province est un préjugé, et le produit exotique un mythe. Jadis Bordeaux
était pour l'anisette, Lyon était pour la Chartreuse, Tours était pour les pruneaux. Aujourd*bui, tout cela fut, fuit, prononcez fuite, et vous aurez le mot de l'énigme. Nos chemins de fer oîit aboli les proveuances diverses. Tout vient d'ici. ïçi, c'est Paris, jadis la tôtOi aujourd'hui le bazarde TEurope civilisée. Vous l'avez voulu... o
— Quoi?
a — Et maintenant vous regrettez les confitures de Par, les haricots de Soissons, le ;sucre des Antilles^ n'est-ce pas? car maintenant tout sort d'une chaudière à vapeur : les produits naturels sont dus à une machine de la force de tant ou de tant de chevaux. Vous l'avez voulu encore une fois, et vous en gémissez. Les croûtes et les perruques ont quitté le commerce, et se sont réfugiés parmi les gens d'esprit. »
Comme on ne discute pas avec son épicier, même en France, surtout en France, j'ai accepté la demibouteille pour l'offrir incontinent à mon seigneur et maître le concierge de la maison. « Acceptez-la, lui dis-je et octroyez-moi la permission tacite de rentrer désormais mouillé quand il pleut, saupoudré quand il fait sec, de recevoir des gens, des lettres, quelques gens de lettres, et de ne pas coucher dehors passé minuit. > Mon concierge n'a rien refusé (toutes les corruptions se tiennent) à la condition expresse de ne
rien changer, ni à ses habitudes, ni à son caractère. Je compte sur lui, et je cherche toujours un logement.
Mais j'oubliais mon épicier.
— Monsieur, reprit-il, vous étiez libre d'offrir ce qui vous avait été offert. Mais vous ne Têtes plus de ne point m*entendre. Écoutez donc:
a Depuis les feuilletons de lundi dernier, la question de l'épicerie est décidément devenue une question de littérature et d'art. Je pourrais en être fier, si la fierté n'appartenait pas qu'aux bêtes ; j'en suis donc fâché tout simplement pour la littérature, qui a bien d'autres chiens à fouetter, comme on dit, et pour le théâtre, qui ne se fait jamais ermite que quand il ne vaut plus le diable.
» Soyez de bonne foi : on nous reproche de voler un peu sur la quantité, sur la qualité, sur ceci et sur cela. Mais l'épicier qui met du gros papier jaune dans ses balances afin d'ajouter au poids du sucre, serait-il moins délicat que le journaliste qui en viendrait, par impossible, à fourrer d'immenses annonces payantes, monsieur, payantes, à la place de la littérature et de la politique payées, monsieur, payées par l'abonné? »
— J'y réfléchirai, interrompis-je, mais votre observation est de telle nature, que je crains de ne trouver nulle part à la placer.
— Essayez toujours, et ajoutez :
a On nous reproche d'avoir des boutiques splendides; mais, monsieur, même en nous montrantsplendides, nous avons bien delà peine encore à suivre le progrès. Le plus mince feuilletoniste, vous même, qui m'écoulez, vous ne voudriez point entrer dans une boutique borgne*
a Voulez- vou» le fin mol?
D On se plaint du luxe des boutiques quand on a mis vingt ans à préconiser, à exalter le confortable des magasins. — Changement de ritournelle. — Le goût des taudis voudrait-il revenir? Indiquez-moi un taudis s*il vous plaît?... Un taudis pour le marchand et un grenier pour le poëtel... je les loue, je passe un bail, je donne un pot-de-vin, je fais des folies, en un mot. Moi, quoque, j'ai été journaliste. »
» Les représailles ne nous seraient donc pas difficiles. Autrefois, quand je portais au bureau du journal le prix de mon abonnement, je montais par un escalier obscur à une chambre basse ; j'étais reçu poliment par de braves employés, qui me prenaient pour un coreligionnaire, carie journalisme était un sacerdoce. Â^jourd'hui, je monte par des escaliers cirés à un bureau de palissandre, et je suis reçu comme un jobard dans l'antichambre. Eh bien l est-ce que je dé-
clame contre ce progrès î L'écrivain marche parfois avec de vieilles bottes sur des tapis d'Aubusson ; il écrit avec une barbe non faite devant de superbesi glaces. Est-ce que je crois l'écrivain malhonnête ou corrompu pour cela? Est-ce que je regarde sa litté*» rature comme frelatée et sa politique comme n'importe quoi? Non. Je médis : Voilà une industrie qui prospère et à laquelle je suis heureux de concourir pour ma faible part. Puisse la situation de tous lés commis être en harmonie avec les tentures, les tapisseries, les bordures, etc., de l'établissement.
• Je ne parlerai pas du théâtre, il a bien, lui aussi, ses petites ficelles et sa petite réjouissance* Il veut nous moraliser : c'est gentil de sa part, et c'est même honnête à certains égards, mais je ne puis m'empêcher de préférer le temps où il nous amusait. Si le bulletin dramatique prêche, si le théâtre prêche, que ' deviendra le sermon ? Le nombre toujours croissant des bons apôtres me fait peur, d
— Épicier, dis-je>je ne saurais en entendre davantage pour une demi-bouteille d'anîsette qui n'est point de Bordeaux. Sortes!
— Balzac * est mort, s*écria-t-il en sortant, bien
* Voir r Épicier dam le livre des Français^ peints par eMœinémes, livre à recommencer. /
mort est Balzac 1 Celui-là comprenait Fépicier, les denrées coloniales, le poivre, le sel et le raisiné ; vous autres ne comprenez que la tartine.
Je me levai : il était trop lard. Le malheureux était parti, me laissant comme vengeance la note... acquittée d'une bouteille d'encre et d*un paquet de plumes d'oie. Mais une minute après il rouvrit ma porte et débita ce petit morceau :
a — Vous avez perdu le droit de mépriser Tépicier, vous, littérateurs du style usuel, romanciers de la vie usuelle, cultivateurs de Fart usuel... Bonsoir, t
IB. — îl n'y a plus d*épicier ; nous avons le dépositaire des denrées coloniales.
Pourquoi se Jaisser humilier, au fait?
Changez le nom, changez Tépithète, changez le mot, aggravez les choses, et le monde est satisfaite