‹ L'ABC de l'esprit et du cœurChapitre 17 sur 55 · FANTAISIE · texte numérisé non relu

FANTAISIE

F. — En parlant tout à l'heure d'art usuel, de roman usuel, etc., nous avons entendu faire une remarque et point une critique le moins du monde. Le

rôle de critique^ avec un siècle si grand garçon^ me parait être un peu naïf ou quelque peu outrecuidant. Certains critiques ressemblent à ces bonnes mères qui affublent leurs petits garçons de seize ans de collerettes; de petites vestes^ de pantalons courts et étroits du derrière, espérant conserver par ce costume l'innocence et l'ingénuité du cher enfant.

Le siècle, d'ailleurs, est d'une fatuité triomphale. Je plains ceux qui passent le temps à lui faire des remontrances... sans pouvoir lui promettre un peu d'argent, par testament au moins, comme fait un oncle, une tante.

Le siècle est vieux; il a la science du bien et du mal : il rit jaune quand il rit et il pleure en filou (proverbe) quand il pleure, fait sciemment tout ce qu'il fait... Quand 11 passe, et quoiqu'il fasse, je lui crie : Très-bien 1 mon bonhomme. Je crois avoir suffisamment caractérisé par là et ma sympathie et sa candeur et sa maturité.

Le rôle d'oncle et de tante, vis-à-vis des contemporains, est ingrat et trompe les contemporains sur leur âge véritable.

F. — J'entends dire que cette prétendue indulgence n'est que de la misanthropie, au fond. — Non,

certes. Haiï tout lô monde c'est, à notre avis, ne détester rien eu définitire. C'est surtout ne pas déiestei* la peste des pestes, son excellence là banalité. Je ne suis donc pas misanthrope.

Mais J.e connais le prix du temps, et je tâche de né pas le perdre. Jamais époque ne fut éclâitée par de plus longues, de plus libres, de pluà lumineuseiS discussions philosophiques et littéraires; elle sait bien à quoi s'en tenir, la toadrée ; le genre d'esprit, le genre de talent, le genre de ceci, le genre de celd, qu'elle couronne aux jeux floraux, elle préfère, elle couronne tout cela de parti pris et délibère, car je ne la défie de rien, excepté d'être innocente en pareille matière il n'y a plus d'innocence involontaire depuis 1789.

Wé -^ C'est la fantaisie qui remue les idées dont les charlatans font des systèmes.

Les systèmes !

Us accourent eu foule dès qu'il 6e fait dans le monde la moindre tentative de liberté philosophique ou littéraite. Ils sortent des cervelles comme de trous*

Ainsi, remuez la terre avec une baguette et les vers apparaissent, pullulants, humbles, puis relevant la tête, présentant le venin, comme tout ce qui commence par ramper.

Qui nous délimra deg systèmes?

La fantaisie.

F. — Elle est [rindépendance. Elle procède de la vérité et du désintéressement.— Le désintéressement, c'est-à-dire le doute aimable, discret, sur le prix des rémunérations mondaines; eh bien! un tel doute ne vous paraît-il pas former le commencement d'une foi nouvelle ?

Les systèmes, les écoles appartiennent, en général, aux calculs despotiques. La fantaisie n'est qu'une reine de la fève, ouvrière demain ; légitime tant qu'elle plaît, dépossédée quand on veut. Elle ne prétend, si prétention il y a, qu'à votre esprit. Elle vous laisse môme le plus possible, pour l'aménagement et l'économie si difûcile de vous-même.

1*, — Notre [époque exige impérieusement l'esprit usuel, l'imagination usuelle, l'art usuel, le théâtre asuel, le roman usuel.

Beau moment, alle^-^vous répondre, belle chance pour la fantaisie I

N'ai-je point dit déjà que la fantaisie est le désintéressement, une sorte d'i?onie douce et aimable à l'endroil des rénmnérations et de la faveur publique.

F. — A ce train-lày bonne fantaisie, si heureuse, les mains enfoncées dans les poches de son tablier de soie rose, le nez retroussé au vent, les yeux aux nuages, bonne et légère fantaisie, que deviendras-tu î

— Moi ? je ne deviendrai pas, je resterai ; voilà.

F. — OU), mais tout est prévu, et les hommes font aussi bien métier, système et profession de la fantaisie que de tout le reste.

Et, ne connaissez- vous rien de plus irritant, de plus coupable, de plus épais que la fantaisie systématique?

— Sans doute, on abuse de tout. N'avons-nous pas vu, à une certaine époque, la mélancolie contrefaite par tout le royaume, qui se trouva ainsi infesté d*anirnaux lugubres?

— Un fantaisiste écrivait il y a peu de jours :

a Je rêve un être aux ailes éplorées et à queuie de cerise, en manière de Niam-Niam. »

Que voulez-vous faire contre cela ?

— Rien ; la signature suffit et de reste ; on ne peut raisonnablement légiférer contre la gaminerie. Et

puis, enfin, la nécessité des gamins est comme celle des insectes : un mystère de la civilisation... et de la nature.

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