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LA FOLIE ET LMM AGI NATION

F. — Je ne discute pas, ô mon cher lecleur,.je cause, si vous voulez bien le permettre, à ce modeste coin du feu qui s'appelle le feuilleton ; je cause et je dis qu'elle est profonde et charmante cette définition : la folle du logisj pour qualifier la faculté triste et célèbre qui fait les poètes, les artistes et les novateurs. Il me semble qu'elle en dit plus long qu'elle' n'est longue, et que l'on pourrait bien, sans déroger à la philosophie médicale, la méditer un petit peu.

Et d'abord, n'aimezvous pas cette idée de comparer le corps à un simple logis? Le cerveau en devient la mansarde; oui, c'est bien là qu'habitent le travail,

le rêve et Tespérance..» Mais n'abusons pas (j*une image, môme à propos de Timagination, et revenons à la réalité.

Eh bien^ dans le monde, les gens qui font loi font aussi de Timagination la faculté la plus voisine de la folie. Uu, homme d'imagination n'inspire pas de confiance généralement : il représente aux yeux du plus grand nombre l'antipode de l'homme sérieux.

Pourquoi cela?

Le préjugé n'a pas de pourquoi ; il est, jusqu'à ce qu'un préjugé contraire le remplace; tant qu'il est, il ne rend de compte à personne. Cependant nous ne craignons pas de l'interroger.

Selon nous, le plus grand nombre se défie des hommes d'imagination 1* parce que l'imagination embrasse plus chaudement et plus continuellement ce quelle va quérir que ce que nous touchons ; 2** parce que le commun des mortels a besoin de choses plus sensiblement intellectuelles f ou plus intellectuellement sensibles que les choses dont les hommes d'imagination se contentent la plupart du temps. A ceux-ci, on abandonne le domaine des arts et de la littérature, et encore sur ce domaine doivent-ils sacrifier à la routine, à la convention, è la banalité publique s'ils veulent obtenir quelque crédit, s'ils rêvent un peu moins que la gloire, un peu plus que l'hôpital et l'obscurité.

Au point de vue pratique de la vie courante, l'imagination nous apparaît dono comme une faculté suspecte, téméraire en quelque sorte et dangereuse. Nous ne soutiendrons pas, — * car nous causons simplement — qu'elle soit le commencement de la folie proprement dite; mais on nous accordera peut-être qu'elle mène à toutes les folies dans les religions et dans la vertu^ dans les systèmes et dans le crime.

L'homme d'imagination est semblable à un aéronaute qui se tiendrait sur les limites de l'atmosphère terrestre, respirant un air déjà impossible, et prêt à passer dans un autre monde, si la déchirure de son ballon ne le précipite pas lourdement sur le pavé. Dans la sphère de la haute imagination, en effet, le cerveau humain ne ressent plus la pression gros^ sière, mais utile des réalités; il croit tendre à monter encore ; il ne tend qu'à se rompre, — il se rompt.

Ce résultat est surtout remarquable lorsque les efforts de l'imagination s'appliquent à la connaissance de soi-même, aux causes finales, à la nature de i'ftme, de la raison, de Dieu, etc., etc. Pour nous — causeur bien entendu — l'homme qui veut se connaître à fond lui-même, tout lui-même, corps, intelligence et âme, ressemble au malheureux qui voudrait se soulever d'une main par les cheveux. C'est la même tentative diversement méritoire, diverse-

ment récompensée par les hommes sans doute; mais^ finalement, c*est presque la môme témérité, c'est presque la môme folie.

Le cerveau qui se palpe sans cesse, qui se tâte pour ainsi dire, s*échauffe et perd cette fratcheur indispensable à Ig découverte de toute vérité simple. L'instinct qui s'épie n'est plus l'instinct, car sa condition* sine qud non est la naïveté; Tintelligence qui veut se surprendre, en quelque sorte, et se comprendre à toute heure du jour, meurt à la peine.

D'un autre côté, Timagination qui se fixe sur uu objet devient vite une monomanie, une obsession. L'homme d'imagination ne se possède plus alors; il est possédé de ceci ou de cela... d'un ange ou du démon, mais il est possédé, encore une fois. Voyez Pascal, voyez Rousseau , et tant d'autres. De l'imagination à la mélancolie, d'ailleurs, Tanalogie est comparable à celle des nuages avec la pluie; de Tune à l'autre, la pente est irrésistible, en effet. L'érudition de chacun de nos lecteurs en fournit à chacun d'eux mille preuves. Nous ne voulons citer qu'un fait récent et un grand exemple. Broussais, cet homme d'une imagination intrépide et fougueuse, écrivait : a La disposition à la mélancolie a pris le dessus dans mon carac^ tère. » Le génie si doux et si tendre de Raphaël avait bien deviné la vérité que nous formulons ici, d'après

l'expérience. Voyez ses Loges, remarquez la Poésie, et dites-nous si, malgré sa couronne, ses ailes et ses étoiles, le sentiment de cette figure n'est pas ayant tout mélancolique.

Après cela, ce n'est point dans un tout petit livre quMl faudra établir la filiation de la mélancolie au suicide. Suivant Esquirol : a Presque tous les aliénés suicides ne veulent pas se tuer pour le plaisir de mourir, mais pour se soustraire à des souffrances le plus souvent imaginaibes. o

Ainsi s'expliquent modestement par l'imagination bien des faits constatés ou contestés : !<> la guérison plus fréquente, par exemple, au printemps et à l'automne (Rsquirol), pendant ces deux saisons, sujet de tant de poômes, de romances et d'élégies ; 2" l'influence de la lune sur les aliénés. Quel homme, s'il n'est voué au culte exclusif des intérêts matériels et des spéculations positives, n'a observé lui-même la réelle modification que la clarté de la lune imprimf aux sentiments et aux idées? 3"" Le nombre des allé nés plus considérable parmi les femmes que parmi les hommes. L'imagination n'est-elle pas, en effet, une des forces à l'aide desquelles la femme de tous les temps et de tous les pays a lutté et lutte encore contre l'absence d'éducation et de liberté suffisante?

Vous allez me demander si le but de cette causerie

est de faire de la folie une maladie do rimajy^nation, c'est-k-dire une maladie toute spirituelle, au lieu d'une maladie cérébrale, c'est-à-dire toute maté* rialiste.

Non, Nous serions heureux seulement d'avoir re- ' tranché rintervention de Ydme dans la questiop. yâme est une chose de la foit L'âme ne peut être malade, car ce qui peut être malade peut mourir, ce qui peut être amoindri peut être aboli. Or, la con- * dition sine quâ non de Tâme c'est l'immortalité. La médecine de l'âme ^ c'est exclusivement la prière, Laissons l'âme dans la religion. En résumé, qu'est-ce que la folieî Une chose essentiellement relative d'abord. La preuve en est que si la justice et la loi n'avaient pas imposé des enquêtes et des conditions, tel qui se promèue libre avec Tépitbète dToriginal, coucherait ce soir à Charenton, grâce à la sollicitude et aux idées exagérées, en sens contraire, de sa famille.

Les derviches sont au moins fous aux, yeux des quakers.

Il y a des cas oli la folie est absolue en ce monde, et n'est relative que devant Dieu. Nous n'avons pas besoin de les énumérer.

P'où vient le mal dans ce cas-là ? Ne dogmatisons pas, causons toujours.

On sait aujourd'hui que la digestion de loua les aliments ne s'accomplit pas tout entière dans l'estomac; cependant Testomac restera toujours Véditeur responsable de toutes les digestions qu'il n'aura point faites. Il est moins physiquement démontré que toutes les passions, tous les sentiments^ toutes les impulsions morales ne viennent point du cerveau ; que le caractère, enfin, d'un individu est souvent déterminé par l*état du foie , par exemple ; mais le cetveau n'en reste pas moins Véditeur responsable de tous les actes, de toutes les paroles résultant des passions, des Sentiments, des idées et du caractère.

Ainsi le veulent l'usage et une certaine raison que les hommes ne peuvent abandonner, pour chercher mieux, sous peine de tomber dans une sorte d'anarchie intellectuelle et morale.

Toujours éditeur responsable^ le Cerveau n'est pas toujours l*auteur. Voilà le fait, selon nous, et l'on a tort de vouloir le prendre toujours en flagrant délit; L'anatomie est souvent forcée de proclamer son innocence.

Mais l'imagination, c^est-à-dire une faculté, peutelle être malade primitivement à la maladie de l'organe qui lui sert d'instrument immédiat, habituel i

C'est une question intéressante... Mais voici le feu éteint, les bougies qui baissent; j'en ai dé|à trop dit

pour une seule fois — je vais dormir, je vais rêver y je vais vivre pour quelques heures en dehors de toutes les lois divines et humaines, peut-être en dehors de toute raison, de toute vérité, de tout ce qui constitue la vraisemblance au réveil.

Toutes nos idées sont des images, d'après un grand philosophe, littérateur et poëte du même coup. En ma qualité très-précieuse de simple causeur, je dois rabattre de cette proposition et j'avance avec timidité que presque toutes nos idées sont des images. Quel rôle important joue donc encore l'imagination dans la vie des hommes qui affectent de n'estimer que le sens commun? Mais il ne faut pas trop leur ouvrir les yeux à cet endroit-là : ils n'auraient plus foi dans leurs propres calculs ; passons.

Une personne veut bien m'interrompre et me faire la petite observation suivante :

— Mais, monsieur, il n'y a pas d*étre particulier qui s'appelle l'imagination, la mémoire, le jugement. Nous imaginons, nous nous souvenons, nous jugeons. Voilà tout.

— Oh I répondrai-je , voilà tout , c'est beaucoup dire. Assurément personne ici ne songe à faire de

l'ontologie; rimaginalion n'est point un être ; elle n'est ni quelqu'un ni quelqu'une y msiis c'est quelque chose; ce quelque chose a nom faculté aujourd'hui. Car les demi-dieux, lès déesses de l'époque mythologique s'appellent présentement des facultés.

La vie n'est point davantage un être à part, que Ton rencontre dans la rue. Mais il y a quelque chose de connu, sous ce nom-là, par toute la terre. Ce quelque chose de général et d'absolu précède et rend possible ou nécessaire, comme on voudra, cette autre chose particulière, relative, que Ton nomme Texistence d'un individu.

C'est ainsi que l'imagination préexiste et fait les hommes d'imagination, de même que la musique préexiste et forme les musiciens avant qiie ceux-ci ne songent seulement à écrire une symphonie, à donner un concert.

Nos facultés, relatives et personnelles , procèdent de facultés absolues et générales : ce sont des facultés incarnées, et comme telles, désormais , soumises aux lois et aux vicissitudes de l'organisation humaine. En effet, nous les voyons croître, diminuer, s'exalter, finir en nous et avec nous. Mais leur incarnation est un mystdre aujourd'hult

Locke, au fond , n'a pas dit autre chose dans son fameux axiome : toutes les idées nùus viennent par les

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