SANTE
S, — Chose relative ; je mourrais de la vôtre et vous succomberiez à la mienne, ou vice-versâ.
Il y a la santé de Paris, celle de Rome, etc.
On a écrit le livre de la Santé mise à la 'portée de tout le monde. Personne n'a voulu le lire; il est encore chez l'éditeur, qui ne s'en porte pas mieux.
Tout le monde finit par se résigner à se guérir, mais se bien porter semble un droit naturel, et chacun veut en jouir comme de l'air vital, en respirant. Gela devait être.
La saDté nVst pas un équilibre^ comme ob le répète faussement : la santé, comme le mourement^ résulte de quelque chose en plus: c'est une action, c'est un triomphe sur les circonstances extérieures et les déperditious naturelles.
Si Fou pouvait annoncer une santé perdue, personne n'hésiterait à promettre une récompense honnête. — La santé retrouvée, personne ne voudrait payer bien cher : celui qui la rapporterait semblerait n'avoir fait que son devoir. C'est le cas ordinaire du médecin.
Quand on voit ce que coûte de réparations la plus simple machine, on s'étonne du petit nombre de nos hôpitaux.
La santé, c'est l'eau pure qui compte peu de connaisseurs et n*a pas de gourmets.
LE SECRET OU MtOECIN
Ne quid nimis.
Essayons de causer entre honnêtes gens, sur ce grave sujet : le secret médical ; et, de même que les juges oublient parfois le droit afin de s'en tenir plus rigoureusement à l'équité, ne pensons ni aux lois ni aux jugements qui varient : ne consultons que le bon sens, cet interprète le plus sûr, cet auxiliaire le plus désintéressé de la conscience,
Existe-t-il un secret médical comme il existe un . secret de la confession? Mon Dieu! je n'ai pas plus besoin d'être prêtre que d'être médecin pour garder avec une fidélité, une loyauté inébranlables le secret qui intéresse la fortune, l'honneur, la vie d'un ami.
Je mettrai, toute Fénergie de mon caractère, toute rintrépidité de mon dévouement à l'honneur, je braverai tout plutôt que de révéler le secret d'un autre.
Il n'y a pas secret et secret, d'ailleurs.
Cependant gardons-nous de ces phrases qui disent vrai en partie et faux en partie ; à notre avis, il n'existe pas un secret médical comme il existe un secret de la confession, et cela par une grosse raison d'une simplicité écrasante: c'est que la médecine n*est ni la religion, ni une religion ; c*est encore que dans l'esprit et aux yeux des hommes les moins religieux, jamais les choses promises et garanties par un. sacerdoce, ne peuvent être rigoureusement assimilées aux choses promises et garanties par une profession.
Reconnaissons donc sur ce point l'opinion, le préjugé si l'on veut, et tâchons d'obtenir ce qui est juste en laissant ce qui pourrait être controversé.
— Mais la médecine n'est-elle point un sacerdoce? — Oui sans doute et non sans doute. Par conséquent et en définitive, pour la pratique ordinaire et le langage usuel : Non, la médecine n'est pas un sacerdoce. Nous aurions beau répéter le contraire devant le commun des hommes, ils admireraient peut-être
chez nous le choix des mots^ mais ils ne se pénétreraient pas de longtemps de la réalité de la chose. Ainsi passons, cela est sage.
Mais si la maison du docteur n*est point un confessionnal^ un lieu d'asile, elle ne peut pas être une sou^ ricière non plus. Il nous semble que cela est incontestable même devant les exigences les plus violentes de la réprassion sociale et de la vindicte publique.
Je suis médecin, je ne reçois ni les coupables, ni les malheureux dans le sens judiciairement pitoyable de ce mot; mais si vous êtes malade, blessé, venez, je ne vous en demanderai pas davantage. Si, même, je découvre à la simple inspection , si j'approfondis au simple toucher ce qw vous ave%^ je n'ai nulle envie de savoir ce que vouê avez fait.
Cependant, toutes les apparences, toutes les probabilités me disent que j'ai à soigner les suites d'une aventure criminelle, d'une tentative d'avortemènt, par exemple. Alors, et non pour confesser, non pour absoudre, mais pour guérir j)lus sûrement , dans le seul intérêt du malade, je sollicite un aveu complet, détaillé même. Qu'arrive-t-il ? •
Ou la malade nie, ne me laisse que des soupçons et la responsabilité de mon traitement.
Ou la malade avoue juste ce qu'elle juge importer à son salut médical et enveloppe tout )e reste de dé-^
tails mensoDgors et déconcertants que je n'ai ni le temps^ ni les moyens, ni la mission d'éclaircir.
Ou bien elle avoue et se livre entièrement.
Quel est mon devoir dans ces trois suppositions? Il est le même : panser, guérir; rien de mpins^ rien de plus.
Telle est Tinûrmité des choses humaines^ même les plus savantes, que, dans le premier cas^ mes soupçons peuvent être faux et mon traitement raisonnable. — Telle est la moralité de la conscience humaine^ que si, dans le sçcond et le troisième cas, je révélais par ordre et dans un intérêt de vindicte publique, ce qui m*a été conGé, je pass(Tais pour un homme qui interprète trop facilement, trop largement son devoir dans l'intérêt de sa tranquillité personnelle.
Ce, n'est pas en dénonçant. — Quelle infamie! — Ce n'est pas en révélant que le médecin remplit son devoir envers la société, envers la loi, etc. C'est en soignant, c'est en guérissant un individu^ quelle que soit sa répugnance^ quelle que soît son horreur pour cet individu.
Si, en guérissant, j'absolvais à un degré quelconque, si je mettais le coupable à Tabri des investigations et des recherches de la justice, je concevrais que la loi fût jalouse de mes prérogatives et les supprimât
comme elle a supprimé le droit d'asile. Mais en guérissant, qu'est-ce que je fais? Vous le savez bien, vous, société, vous, la loi, vous le savez bien si, moi, je ne ' m'en occupe pas * je rends la rigueur à un coupable, et cette vigueur lui servira seulement à pourrir plus longtemps dans les cachots; je lui rends la vie, et cette vie ne lui servira qu'à sentir mieux sa mort, à mourir plus, en quelque sorte, surl'échafaud.
Croyez-nous, ne forcez pas le médecin à juger celui qu'il panse. Car le médecin est un homme : il ne porte pas écrit dans son cœur le stoïcisme écrit dans la loi ; il ne peut compter sur cette irresponsabilité qui s'attache à la masse, à la société.— Dans l'intérêt môme de la répression, laissez le médecin ne voir que des malades, des blessés. Si vous en faites un juge au premier degré, ce premier degré sera toujours voisin de la police, et alors agrandissant son rôle par tin sentiment bien légitime, le médecin, voyant la mort quasi naturelle s'emparer du coupable, conûrmera peut-être cette première sentence et laissera faire la nature.
Le médecin est appelé, par sa position et sa puissance, à connaître bien des désordres, à soupçonner bien des délits. Mais c'est le mai physique, c'est la douleur qui pousse les hommes à lui révéler ce qu'ils ne s'avouent pas à eux-mêmes. Nous nous sommes
promis de no rion exagérer ; nous ne dirons donc pas ;
Le médecin ne sait ritn qne par la torture ;
Maift nous sommes prêts à soutenir qu'au degré de civilisation ob nous sommes censés parvenus, cette considération ne saurait être ni absolument fausse, ni absolument vraie.
Aussi, nous répondra4*on, on ne pressera jamais le médecin de faireconnaître les circonstances en quelque sorte morales du délit, du crime qui ont pu lui être révélées par un malade, par un blessé. On exigera qu'il raconte la maladie et la blessure; en profilera qui de droit et comme de droit : la charge et la décharge^ l'accusation et la défense.
De bonne foi^ raconter une maladie, une blessure, n'est-ce pas, dans un grand nombre de circonstances, devenir lo témoin le plus accablant, le plus irrésis^ tible? car la maladie a œssé, la blessure n'est plus qu'une cicatrice. Après lo témoignage du médecin, l'accusation n'a plus qu'à conclure. L'aveu d'un complice serait moins terrible contre un prévenu, car le complice peut être soupçonné, soit d'un sentiment de haine, soit du désir d'amender sa position et l'esprit
des juges par une franchise plus ou moins acceptable. Mais le médecin ! sa déposition, c'est la sentence.
Est-ce à dire que plus elle importe à la morale publique, ?l la justice, et moins elle est due par le médecin ?
La question ainsi posée ne peut être résolue que par la négative. Si Ton disait, par exemple: a II y va de la démoralisation générale, de la ruine de toute idée sur le juste et Tinjuste, que le public-reste dans le doute sur l'innocence ou la culpabilité de tel ou tel homme condamné^ exécuté malgré ses protestations. Le* confesseur doit-il se taire? > Eh bien ! on ébranlerait, en parlant ainsi, plus d'un partisan vague et laïque du secret de la confession ; mais pour tout homme qui réfléchit — et toute conviction religieuse à part — le mal qui résulterait de la parole aurait de . bien plus sérieuses conséquences que celui résultant du silence. — Pour revenir au secret médical; nous disons que la moralité publique est une chose complexe, et que le caractère d'une haute profession avili serait une calamité hors de comparaison avec le danger social résultant de l'impunité du coupable.
Mais le médecin ne peut-il, par son silence en certaines Circonstances, non-seulement sauver un coupable, mais augmenter les chances d'erreur pour la justice, et livrer sciemment l'innocence f
Cette simple et dernière supposition fait bien voir, selons nous» tout ce qu'il faut laisser è la conscience, à la religion individuelle, en pareille matière. Aucune théorie positive, absolue, aucune solution abstraite, ne saurait suppléer le respect réciproque du magistrat pour le caractère du médecin et le respect du médecin pour la justice. Les casuistes ont beau jeu sur ce suget. Sans se déranger beaucoup l'esprit, ils peuvent imaginer mille circonstances où l'insistance du juge se comprend, sans que l'hésitation ou le refus du médecin soient injusticiables; mille circonstances où la prétention de Taccusation révolte, où la complaisance du médecin dégoûte ; mille circonstances où l'ordre du magistrat rencontre la faveur publique tandis que la dignité du médecin n^est ni appréciée, ni comprise, etc. Les cas opposés, divers, foisonnent.
— C'est pour cela, nous dira-t-on, qu'il importe précisément de déclarer d'une façon absolue et sans restriction aucune : a Le secret est obligatoire pour le médecin sur tout ce qui lui a été confié et sur tout ce qu'il a pu apprendre dans l'exercice de son ministère. >
Il n'y a plus de secret dès que je suis appelé devant * la justice. Voyez, par exemple, ce qui se passe au sujet de la question si grave, elle aussi, de la responsabilité médicale. On pose et Ton a raison de poser en
principe ceci : La responsabilité médicale n* existe pas. Et puis en faity on cherche si cette responsabilité,
qui n'existe pas en principe , est, oui ou non, établie
d'une manière claire et explicite par la législation
existante.
Et puis, finalement, on en vient à s'exprimer
ainsi * :
« Mais, messieurs, de ce que la législation n'ad-
» mettrait point la responsabilité légale des médecins
» dans l'exercice consciencieux de leur ministère, i7
» ne s'ensuit pas quHls ne puissent être attaqués et appelés
» devant les tribunaux. Il y aura toujours à déterminer,
» dans ces cas, si la conscience et la bonne foi ont
» présidé à leur conduite. De là, des recherches et
» des investigations scientifiques qui ne sauraient être
» suffisamment éclairées, si elles étaient faites par
» des hommes étrangers à lu médecine. Un jury mé'
» dical est seul compétent pour juger ces circon-
ï) stances délicates, et c'est à lui que nous vous pro-
» posons d'en déférer l'examen. »
A quelle distance d'un principe vrai et absolu nous
voilà amenés par la force réelle et despotique des
choses ! J'ai incisé l'arlère au lieu de la veine. Une
^ Bayle, rapporteur de la huitième commission du Congrès médical, séance du 10 novembre 1845.
amputation du br^ s'en est suivie. Le fait de mon erreur est inattaquable; mais roici ma conscience et ma bonne foi attaquée$, appelées ûQyeini\e%irïbunàuxï Et puisqu'il ne s*agit plus d'un fait chirurgical, mais d'un fait de moralité , n'espérez pas que la justice abandonne les investigations à un jury médical.
Il en serait ainsi, nous le craignons bien, du secret médical, ce principe vrai, posé d'une fiiçon absolue. Il faudra toujours bien accorder, en fait, que je puis êlre attaqué, appelé devant les tribunaux, en ma qualité de médecin, et pour le fait d'avoir soigné un prévenu. — Vingt, trente témoins déposent en effet qu'à telle époque, dans telle maison , j*ai soigné le prévenu.— La malignité, la calomnie, s'il s'agit d'une certaine nature de délit, va môme jusqu'à insinuer que je pourrais bien être complice. — Je suis appelé j il faut que je réponde à la justice. Voilà un fait jus-^ que-là inéluctable et contre lequel se brise et se ré-* duit à rien le principe du secret médical.
— L'accusation : Avez-vous soigné le prévenu à telle époque , pour telle maladie , pour telle bles^ suret
— Le médecin: "iion.
— L'accusation : Eh* bien 1 le fait est établi par la déposition de vingt^ trente témoins honorables ; il est acquis que vous trompez la justice.
— Le médecin : J*ai dit non ; j'aurais dû répondre : c'est mon secret, c'est le secret médical.
Il n'est pas difficile d'imaginer par combien d'exhortations aussi édiOantes pour le public et le jury qu'écrasantes pour le prévenu, par combien de questions délicates et embarrassantes pour le médecin, un procureur, un magistrat peut faire que le malheureuï secret médical ne retombe de tout son poids sur la tête et sur le. sort du prévenu.
Et d'abord, dès que le médecin est appelé devant le public, devant le jury, et qu'il refuse de répondre, le public, le jury ne manquent pas de faire ce raisonnement : le secret médical n'empêche pas du tout de défendre un innocent, de déclarer, d'établir par des preuves la non-existence du délit présumé. Donc, quand le médecin se tait , c'est qu'il n'a rien à dire pour l'innocence : toute la présomption est en faveur de la culpabilité.
Aussi un principe excellent devient illusoire, dérisoire ou dangereux en fait.
De tout ce qui précède comment donc allons-nous, comment donc pouvons-nous conclure T le voici :
Pour le présent, toutes les théories du monde viendront échouer contre l'anomalie de ces deux serments :
Sermisnt d'Hippocrate : Admis dan^ l'intérieur
des familles, jo jure que mes yeux ne verront point ce qui s'y passe et que ma langue laira^les secrets qui me seront con Qés.
Serment du témoin : Je jure de parler sans haine et sans crainte et do dire la vérité, toute la vérilé, rien que la vérité.
En présence de cette anomalie , nous verrons toujours des médecins condamnés ici, plus loin absous, là condamnés plus fort, ailleurs absous plus solennellement pour observation du secret médical. Dans le présent, rien ne peut suppléer le respect réciproque du magistrat pour le caractère du médecin, le respect du médecin pour le caractère du magistrat.
Pour l'avenir, il faut un remède héroïque mais qui va seul au but. Restreignant le sens des mots dans le cercle pur et simple du secret médical, il faut, écartant le mot secret, dire :
fl Le médecin est inviolable pour tout ce qu'jl voit, pour tout ce qu'il apprend, dans l'exercice de sa profession. Il ne peut être ni appelé, ni attaqué devant les tribunaux, hors le cas de complicité. »
A des jours bien rares. Dieu merci pour la société plutôt que pour le médecin lui-même, celui-ci saura bien répudier son inviolabilité, et tout sacrifier à sa conscience. Alors il sera juge et il sera jugé.
Une société chez laquelle un article de loi pareil à
celui que dous formulons, serait un danger public... une telle société n'aurait pas à se préoccuper alors d'un peu plus ou d'un peu moins.de danger; elle serait condamnée à périr infailliblement; elle aurait la gangrène au cœur.
Si Ton ne veut pas en venir à une disposition franche, large, aussi honorable pour la civilisation d'un pays que pour la profession du médecin, il faut laisser la parole aux casuistes. Ils excellent à vouloir la fin en refusant les moyens ; à mener de front le principe et le fait, la règle et l'exception, afin sans doute que cette parole soit accomplie :
Et Deus tradidit mundum dUputation^bus eorum.