LE DINER
J'ai dîné hier soir chez Fabien, au grand restaurant près de la Madeleine, avec M. et Mme Bottier-Damars.
J'en ai encore des sueurs glacées lorsque j'y songe. Quelle soirée !
J'aurais dû leur dire que ce n'était pas un endroit chic, qu'on y coudoyait seulement des rastas et des filles, mais Mme Bottier-Damars avait lu dans un écho que Rosina Rose, des Folies Fleuries, Stellane, des Bouffes, d'autres actrices, un général anglais et un auteur dramatique à la mode cette semaine avaient été remarqués dans la salle, parmi les dîneurs.
Je ne me méfiais pas ; d'ailleurs, elle voulait manger des filets de sole Fabien, des coupes de fruits glacés Fabien ; c'était
une idée fixe et je n'y pouvais rien.
J'aurais pu simuler un malaise, feindre de graves occupations, mais je pensais qu'on choisirait une table un peu à l'écart et que je ferais enfin un dîner splendide. La vie m'avait obligé à fréquenter chez les traiteurs les plus modestes.
Lorsque j'étais encore en province, un médecin qui venait voir mon père et qui avait fait ses études à Paris me disait :
— Si tu veux manger de la bonne cuisine de famille, des plats honnêtes qui ne détraqueront pas ton estomac, évite les grands restaurants, prends pension chez un marchand de vins.
Je suivis fort scrupuleusement ses conseils. Les grands restaurants ne m'ont jamais vu, mais je connais la fameuse cuisine de famille des mastroquets, les petits mous et les demi-lentilles, les biftecks vigoureux et les mirontons. Je connais aussi le marbre des tables où les chopines laissent des ronds violets, les cochers qui
DE mS-ORANGIS
fument leur pipe, les serviettes des habitués alignées dans des casiers, et, sur le comptoir décoré de bouteilles et d'œufs rouges, l'eau qui coule du robinet dans le bassin où trempent les verres en faisant un chuchotement de source.
Derrière le zinc humide, le bistro en bras de chemise semble diriger et conduire la symphonie d'odeurs vulgaires qui emplissent la salle.
Je me suis amusé souvent à orchestrer les émanations qui venaient de la cuisine et qui s'élevaient des assiettes fumant sur les tables.
Je savais distinguer le rustique hautbois du veau aux carottes ou à l'oseille, le violoncelle chevrotant d'une friture, la basse puissante des choux et les flûtes aigres du picolo, couvrant les duos lointains, vagues, affaiblis des apéritifs, du vermouth et de l'absinthe, pistons et cors.
J'ai connu abondamment toutes ces choses charmantes, mais je suis à leur égard
d'une ingratitude infinie et je voudrais ne plus les connaître.
En hiver, le gaz s'allumait vers onze heures, dans cet obscur rez-de-chaussée de la rue Monsieur-le-Prince où je mangeais.
La porte, qui s'ouvrait à chaque instant devant quelque nouveau client, montrait le trottoir gras, des passants qui pataugeaient, des façades désolées où les pluies mettaient des faisandages malades, et le froid attaquait les pieds serrés par les bottines mouillées et racornies.
En été. cela ne valait pas mieux.
On étouffait parmi les graillonnements de l'office, et comme la porte n'était jamais fermée, j'avais honte d'être vu ainsi, attablé dans ce pauvre endroit.
A la même heure et à quelques pas de là. je songeais que chez Foyot, dans une salle aux stores baissés et rafraîchie par les ventilateurs, des actrices de l'Odéon, des sénateurs, des couples d'Américains
DE RIS-ORAX<U>
qui avaient visité le Luxembourg, déjeunaient légèrement et assaisonnaient des fruits au Champagne ou au kirsch.
Ah ! j'avais suivi à la lettre les recommandations du vieux médecin et je devais avoir un estomac solide que n'avait pas usé la cuisine des grands restaurants!...
Je n'avais jamais osé regarder à travers les rideaux de chez Fabien, et lorsque nous entrâmes dans la salle il n'y avait encore personne.
M. Bottier-Damars et moi-même étions en frac, Mme Bottier-Damars était à peine ridicule.
Noua nous assîmes et tout de suite un maître d'hôtel plus élégant et plus mesuré qu'un diplomate apporta la carte du menu.
Ils se sentirent immédiatement à leur aise. Jamais ils ne s'étaient reposés sur des sièges aussi agréables, jamais ils
so L ABDICATION
n'avaient vu tant d'éclat aux cristaux et aux porcelaines. Le tapis était moelleux, il faisait doux, la table était discrètement éclairée par deux bougies électriques à abat-jour jonquille, un arbre vert me tendait sa palme glorieuse.
M0* Bottier-Damars n'avait jamais soupçonné qu'on empesât ainsi d'un empois souple et cependant glacé le linge du couvert.
Le gérant se permit de nous recommander un vénérable vin des hospices de Beaune. et nous y goûtâmes au moment où les tziganes attaquaient sur leurs violons un air passionné.
Mes compagnons auraient voulu applaudir. Des choses qu'ils ne comprenaient que vaguement se levaient en eux.
Cela devait chanter l'ivresse d'être jeune, riche et aimé, la joie de s'en aller avec une belle femme prendre des glaces au bord des terrasses Borromées... Puis, un seul violon sanglota, et, d'après quelque
roman, Mme Bottier-Damars imagina la douleur amoureuse d'un homme très pâle.
en habit noir, sur la rive d'un lac... et la musique semblait immobile, comme une plainte monotone et pourtant aiguë qui ne finirait pas.
Des couples entraient, Des jeunes gens d'une extrême élégatice débarrassaient les femmes de leurs manteaux du soir.
Tous les parfums des robes, des chevelures, des épaules de neige se développaient dans la tiédeur de la salle tendue de pourpre. Une blonde un peu grasse embaumait ainsi qu'un buisson de larges roses, et il rôdait de troublantes, de mystérieuses odeurs qui faisaient rougir les oreilles et la nuque de M. Bottier-Damars, de riches arômes que M™ Bottier-Damars, qui se vantait d'avoir le nez fin, ne connaissait pas.
Ils ne s'apercevaient pas des sourires légers qui flottaient sur les lèvres des dîneurs.
Quand on est d'honnêtes commerçants retirés des affaires et qu'on ne doit rien à personne, quoi, que faut-il de plus?
Les malheureux !
Ils étaient là, vulgaires et béats. Bottier-Damars se tenait comme s'il eût mangé, en bras de chemise, une vinaigrette sur un coin de table, dans son ancienne arrière-boutique, avec sa moustache de facteur rural ou de gendarme, ses grosses mains velues piquées de taches de son qui semblaient des éclaboussures de pinard, son crâne mi-chauve et mi-frisé où rien de noble n'avait jamais pénétré ; et la mère Bottier-Damars au nez strié de libres sanguines paraissait toujours trôner devant des colonnes plâtreuses de camemberts et ces vitrines où elle rangeait des boites de papier à lettres, des flacons d'eau de Cologne et des chandails. Ils digéraient, satisfaits et presque ironiques, et il y avait, dans cette salle de pourpre, des musiciens illustres, un ancien président du Conseil,
DE RIS-ORAXGIS
des jeunes hommes dont les noms emplissaient des pages de l'histoire de France, et, sous un palmier, Agnès Inès, la comédienne qui avait eu des rois pour amis, dînait sans déchoir avec le baron Guisart- Bellecour, cet empereur de la finance.
La jeune femme portait une robe, blanche, très simple, et elle n'était parée que de sa beauté unique.
Lui, malgré les approches de la soixantaine, montrait une puissante face de fauve, brûlée de deux yeux splendides.
sans un poil blanc dans sa crinière blonde, n'ayant pas le temps de vieillir et paraissant avoir mis quelques-uns des millions qu'il brassait dans un contrat qui le liait à une jeunesse toujours passionnée et orageuse.
Ils étaient attablés près de nous. Je l'entendais par moments. Sa voix autoritaire et nette avait des douceurs infinies en s'adressant à la belle jeune femme. On avait l'impression d'un lion se couchant
aux pieds nus d une reine, et vraiment on pouvait croire que le baron Guisart-Bellecour possédait les vieux secrets magiques du docteur Faust et qu'il dînait avec la fortune elle-même.
Mme Bottier-Damars étalait sur la nappe ses doigts rouges couverts de grosses bagues; Agnès Inès qui possédait des bijoux d'impératrice, ne portait que deux perles à ses oreilles parfaites, et le financier, qui devait être commandeur de tous les ordres d'Europe, n'avait pas le moindre ruban au revers de son frac.
Mes compagnons trouvaient ridicule le
bonhomme glabre qui s'empressait autour
dune jeune personne trop rousse, et c'était
justement Hugues VandraiL le poète
illustre ! M. Bottier-Damars prétendait que
le robuste garçon qui dînait seul, sous
l'œil d'un valet attentif et respectueux,
ressemblait à Eugène, le cadet de son ami
Taupinier, et c'était Nathaniel Silberstein,
le fils du plus riche banquier de Londres !