‹ L'abdication de Ris-OrangisChapitre 5 sur 17 · UN EMPEREUR DE LA FINANCE · texte numérisé non relu

UN EMPEREUR DE LA FINANCE

Mais les fruits étaient délicieux dans la neige glacée des coupes, le Champagne moussait dans les verres légers comme des bulles de cristal, et rien ne les étonnait plus.

M^e Bottier-Damars s'essuya les joues avec sa serviette et ils commencèrent à parler à haute voix.

Je ne savais où me mettre.

— Us ne devaient rien à personne, n'est-ce pas? Ils étaient connus... Et parmi tous ces freluquets et ces dames parfumées il n'y en avait pas un peut-être qui leur allât à la cheville !

Les liqueurs après le café assurèrent cette confiance, et M. Bottier-Damars déclara qu'il ne lui manquait que sa pipe.

Il l'aurait allumée chez Fabien, s'il ne l'avait pas oubliée !

Comme nous restions presque seuls, ildemandèrent l'addition.

gg VABDICATION

On l'apporta discrètement pliée sur une assiette, et Mme Bottier-Damars s'en empara. Je la regardais à ce moment et je fus effrayé. Elle tendit le papier à son

mari.

Nathaniei Silberstein, ayant ajusté son monocle, semblait s'amuser considérablement.

Nous ne nous étions rien refusé, et cela montait à trois cent quatre francs cinquante !

Mine Bottier-Damars put parler la première :

— Trois cent quatre francs cinquante !

mais on se trompe... qu'avons-nous tant mangé? Je sais le prix de la viande et de* légumes, Dieu merci; nous en avon vendu... C'était bien préparé, je ne dis pa non, mais enfin... trois cent quatre franc cinquante !...

Un gérant discret se présenta, et devan ce nouvel ennemi, elle se crut obligée de s défendre d'une voix plus âpre.

Alors, le gérant se pencha et la pria respectueusement de se taire.

La maison n'admettait ni scandales ni marchandages. Ils s'étaient trompés, on leur offrait leur dîner, mais ils allaient sortir tout de suite et sans bruit...

Je crus devoir m'interposer désirant sauver cette situation et la mienne. Je ne risquais pas grand'chose, j'avais vu M. Bottier-Damars qui tirait son portefeuille.

îl paya... On avait mis, comme par hasard, un paravent de soie rouge devant notre table, et les violons des tziganes sanglotaient éperdument.

n hôte ramassa Ja monnaie que rapportait un garçon, et il laissa dan? l'assiette un franc de pourboire :

J'en étais malade de honte.

Nous nous levâmes. Ils traversèrent In salle, très dignes.

Devant la porte tournante ils eurent un moment d'hésitation. Un groom corseté dans un dolman écarlate les guida.

Ils s'engouffrèrent tous les deux dans le même compartiment vitré. Mme Bottier-Damars avait pris l'addition qu'elle tenait à sa main éblouie de bagues.

Sur le trottoir, ils se regardèrent.

Paris resplendissait de toutes ses lumières. Les lettres des réclames électriques s'allumaient, dessinant en plein ciel des constellations rougeâtres ou vertes, un bruit de mer montait. Je crois qu'ils eurent peur de l'immense ville nocturne et ils décidèrent de rentrer chez eux.

Ils me firent des excuses et me remercièrent d'avoir bien voulu intervenir.

Lorsque je leur eus donné la bonne nuit, j'allumai un cigare et j'allai finir ma soirée dans un music-hall.

Au moment où j'entrais, n'ayant garde de ce repas ridicule que le souvenir déli cieux et léger de son menu, sur la scène Simeona Porporatina, l'illustre mime, près que nue et sa crinière de feu sur ses épaule de marbre, émergeait jusqu'à mi-corp

d'une grotte. Elle simulait l'envoûtement d'un matelot par une goule, au milieu d'une végétation glauque frissonnant dans un

irréel clair de lune électrique, verdâtre et laiteux...

Autour du promenoir, des filles me frôlaient. Leurs corsages écaillés de jais ou de strass luisant offraient leurs seins. Une grande brune leva ses admirables

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bras nus pour arranger une épingle à son chapeau et je vis les deux taches creuses et noires de ses aisselles pendant que je défaillais aux senteurs sauvages qui en émanaient.

Dans l'ombre trouble et chaude, égratignée par les lueurs changeantes qui vaporisaient le plateau, la salle baignait dans une atmosphère sous-marine; les promeneuses dont on n'apercevait que le buste semblaient nager comme des sirènes ; des courants mystérieux les apportaient, elles glissaient devant moi, disparaissaient, revenaient avec la tentation de leurs œillades, les parfums et la neige de leurs épaules et de leurs gorges.

Je préfère les spectacles des music-halls à tous les autres.

Si Molière vivait à notre époque, il écrirait des pièces pour leurs scènes, et Aristophane a-t-il fait autre chose que des revues sublimes, des comédies d'actualité; Je ne voudrais pas manquer du respecl

que tout bon esprit doit aux grands classiques. Je les connais et je les admire. Je sais Bérénice presque par cœur et je mets cette tragédie au-dessus de tout s les autres, mais beaucoup de héros célèbres me sont insupportables. Je ne raffole pas de ces Romains éloquents et chicaniers. Ils débitent de trop longues tirades. J'ai toujours pensé que leur plaisir devait être entre eux et quils s'amusaient à embrouiller des situations et à faire des inversions poétiques.

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