‹ L'abdication de Ris-OrangisChapitre 7 sur 17 · LES PERLES ET LES LIVRES · texte numérisé non relu

LES PERLES ET LES LIVRES

La mauvaise surprise !

Je m'éveille avec une pointe de migraine avec ce qu'un Américain appellerait the brown dog iaste et que je traduis par « le goût du chien brun dans la bouche », pour n'en dire pas davantage.

Pendant quelques instants le monde a pour moi un sens nouveau, une couleur spéciale à laquelle je ne m'habitue pas.

Il faut bien en prendre son parti, et, stoïque, je veux du moins faire servir ma douleur à quelque chose.

Je vais essayer de l'analyser froidement.

D'abord, ma tête est pareille à cette chambre où sont les cloches dans les vieilles tours des églises. Elle est toute assourdie de bruits lourds.

Cela se tait un peu, par instants, mais ce qui remplace cette sonnerie ne vaut pas mieux.

Toute une équipe d'ouvriers diaboliques me semblent travailler dans mon crâne.

Je les écoute marcher, je suis leurs gestes.

En voici un qui m'a planté une scie en plein front... il s'interrompt pendant trois secondes, sans doute pour emprunter à quelque compagnon un clou et une masse, car je sens qu'on me troue la tempe.

Brusquement, je me souviens de Stello.

La migraine y est décrite mieux que je ne le pourrais faire. Tout est dit et Von vient trop tard...

Alfred de Vigny m'évite la peine de continuer. Je vais relire ce passage ; jamais je ne le comprendrai comme aujourd'hui, étant en pleine communion avec l'auteur : « ...Il y a deux gnomes d'une petitesse imperceptible à tous les yeux ; et ces deux-là sont mes plus rudes ennemis ; ils ont établi un coin de fer au beau

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milieu de la protubérance dite du Merveilleux. Hélas ! mon Dieu, pourquoi avezvous permis à ces petits monstres de s'attaquer à cette bosse du Merveilleux*! C'était la plus grosse sur toute ma tête... S'ils la détruisent, que me restera-t-il en ce monde ténébreux? Elle est comme un petit dôme sous lequel va se blottir mon âme pour se contempler et se connaître, pour s'éblouir intérieurement avec des tableaux, purs comme ceux de Raphaël au nom d'anere, colorés comme ceux de Rubens au nom rougissant... » Mais ils m'agacent, à la fin. ces gnomes. Je pose le livre. Si je les laisse faire, ils ne détruiront pas entièrement dans ma tête la bosse du Merveilleux, seulement ils gâteront ma belle journée ensoleillée. J'ai ma leçon à donner, je dois accompagner AIme Bottier- Damars chez un bijoutier, passer chez des libraires pour lui choisir quelques ouvrages et dîner ce soir avec Mme Berthe Mvrane.

Je me souviens que j'ai là, dans un tiroir, une petite capsule blanche pleine d'une poudre magique. La voici !...

Je ne sais si les démons de la migraine voient ce cachet, mais il me semble qu'ils se groupent, qu'ils serrent leurs rangs et redoublent de coups et d'inventions douloureuses.

J'avale le cachet et je bois une gorgée d'eau, puis je m'assieds dans un fauteuil.

Malgré la douleur, cela m'amuse véritablement d'attendre les effets de la drogue.

Je ferme les yeux, un moment se traîne... Rien encore, les diablotins s'acharnent de tous leurs outils et je comprends cependant qu'il y a une panique dans leurs rangs.

Les soldats de la quinine, les troupes de l'aspirine sont en route !

Ils s'insinuent lentement. Je sais qu'ils ne me délivreront pas tout d'un coup, ils vont assommer l'un après l'autre mes tortionnaires...

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Ah ! celui qui maniait si bien la scie, dans mon front, est blessé ! Celui qui sonnait la cloche affreuse s'est pendu luimême à la corde qu'il tirait, afin de ne pas tomber vivant aux mains de l'ennemi...

Il y a une bataille héroïque autour de ceux qui m'enfonçaient des clous dans la tempe, à coups de marteau. C'est le dernier carré, le bataillon de fer, la vieille garde de la migraine, les grognards aguerris de la névralgie... Les bons soldats de la quinine ont triomphé. Je suis encore endolori, le combat a été rude... Je tire mes rideaux, c'est fini, et le ciel est immen- » sèment bleu sur les toits de Paris, bleu comme à Naples, à Agrigente ou à Syracuse que je ne connais pas encore, et si je n'étais point si pressé, je ferais un grand détour, j'irais saluer, boulevard Saint- Michel, la statue des pharmaciens Pelletier et Caventou...

Même lorsque j'étais un purotin, comme on dit vulgairement, je me sentais gêné si je devais porter un paquet ou être vu dans la ville avec une femme laide et mal habillée.

La compagnie de Mme Bottier-Damars ne m'enchante pas, mais enfin on peut croire que je guide à travers Paris une parente assez vulgaire et très cossue.

Xous sommes demeurés jusqu'à trois heures chez un bijoutier, rue de la Paix !

Un vieux monsieur maigre et racé comme un lévrier sortait du magasin au moment où nous y pénétrions et il a imperceptiblement souri. Je suis sûr qu'il a deviné que Mme Bottier-Damars était une nouvelle riche.

Je n'avais jamais eu l'occasion d'entrer dans une de ces luxueuses et féeriques boutiques, mais les noms seuls de bijoutier, d'orfèvre, de joaillier me remplissent de respect.

Étant enfant, la salle resplendissante de pendules, dans laquelle l'horloger de mon village vendait aussi des alliances aux nouveaux mariés et des bagues aux fiancés, me paraissait le plus admirable et le plus riche endroit du monde.

Ici, les barrettes en brillants de quinze mille soulignaient d'un large trait de diamant les colliers d'un million. Une eau en gouttes figées et surnaturelles ruisselait aux murs, des incendies de pierreries brûlaient dans les vitrines. Mrae Bottier-Damars avisa une rivière qu'il fallut lui essayer tout de suite, comme cela, sur son corsage.

Elle se regardait dans la glace, elle regardait le marchand et elle me regardait.

Je dus lui dire que c'était là un collier de reine légitime.

— Il me va, dit-elle. Je l'emporte.

Combien?

Le joaillier mit son lorgnon et lut froidement une étiquette :

— Trois cent cinquante mille.

— Il me va, je le garde, répéta Mme Bottier-Damars au commerçant inquiet qui insinua timidement qu'une rivière... sur un corsage... en plein jour...

Je crus qu'elle allait lui jeter son bijou somptueux à la tête. Elle devint cramoisie :

— Et les autres donc, qu'est-ce qu'elles mettent en plein jour?

— Mais plutôt des perles, madame...

— Alors, montrez-moi des perles.

Elle était vexée, elle prit le premiei

collier qu'on lui présenta.

Elle voulut le garder, et sur une table qu formait vitrine, au-dessus des opales lai teuses, des rubis sanglants et des pierreries magiques, elle compta à l'orfèvre ahur quatre-vingt-dix billets de mille francs !

Je lui offris ensuite une tasse de thé e une tranche de cake au Gloria-Palace, mai: je tremblais qu'on n'eût laissé quelqui étiquette à son collier.

Sous un palmier, une jeune femme seule me regardait de loin avec sympathie, pendant que M me Bottier-Damars me racontait une histoire de pâtisserie rustique fabriquée par une de ses cousines,

un gâteau qui valait mieux pour faire quatre heures, avec un doigt de vin blanc, que tous ceux que l'on vendait au Gloria.

Au billet que j'avais jeté sur la table, et à la monnaie qu'on m'avait rendue, elle avait rapidement calculé le prix de ce goûter.

— Quels voleurs ! murmura-t-elle.

Je croyais qu'elle m'en voulait un peu de ne pas l'avoir prévenue, mais pouvais-je penser que la fantaisie lui viendrait d'emporter sur sa jaquette bleue une rivière qu'on met uniquement avec une robe du soir?

Il n'en était rien, heureusement.

Elle était ravie de ses perles et elle méprisait le marchand et les femmes qui n'en avaient pas.

— N'oubliez pas mes volumes, me ditelle en souriant à travers la glace de sa voiture.

Je donnai au chauffeur l'adresse d'une modiste plus célèbre qu'un académicien, et, à pied, comme un sage, je gagnai la rive gauche où habitent non seulement beaucoup de libraires, mais aussiMmeBerthe Myrane qui avait accepté de dîner avec moi...

Quels livres allais-je acheter pour la patronne ? Ce choix me parut brusque-

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ment difficile. Je ne voyais que Georges Ohnet ou Octave Feuillet, mais pouvaiton décemment olïnr ces auteurs à une personne qui se payait entre le déjeuner et Le the de cinq heures pour cent mille francs de perles?

J'allais... Studieuses et coite», les boutiques des marchands de livres s'allumaient.

J'imaginais la littérature contemporaine ainsi qu'une longue rue peuplée d'artisans, de négociants et d'artistes. Les rez-dechaussée en étaient occupés par des magasins. Derrière leurs vitres, on apercevait les objets les plus mêles ; ici, des commodes de style Louis XVI, des tapisseries de haute laine, des pistolets de mousquetaires et des vases chinois ; là, des raisins et des figues sèches ; l'enseigne d'un ébéniste touchait à celle d'un photographe ; tous les commerces étaient représentés, et je voyais des marchands d'oiseaux et de marionnettes, des ressemeleurs et des

diamantaires, des orfèvres, des empailleurs, des couturiers et des fruitiers.

Quelques-unes de ces boutiques étaient vides ; on emménageait dans d'autres, et il me semblait, à travers toutes les vitres, distinguer vaguement des silhouettes connues.

Derrière les hautes glaces d'une librairie dont les vitrines contenaient des volumes si rares que leur prix eût largement payé la rançon d'un empereur captif, je voyais le long profil ironique et mélancolique de M. Anatole France.

Il était coiffé d'une clémentine rouge, et il ressemblait ainsi à un cardinal, à une grande Éminence de la littérature.

M. Edmond Rostand, dans une boutique voisine, époussetait avec un plumeau fait de plumes de coq et d'aigrettes de paradis tout un assortiment de costumes rigides sur des mannequins.

J'apercevais la robe de la Samar Haine, le frac blanc et or de V Aiglon, la souque-

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nille et le feutre empanaché de Cyrano de Bergerac, et tout au fond, comme chez un empailleur, immobiles, se tenaient les oiseaux de Chanlecler.

Une jeune femme vêtue à la turque allait parmi des tables algériennes et des tapis musulmans, et j'étais devant la maison de M. Pierre Loti.

Quelques mètres plus loin, un magasin était fermé. Je pouvais voir l'intérieur par une fente du volet. Il y avait encore au plafond et sur les étagères, des couffins vides, quelques sacs de jujubes, des chapelets d'ail, et je lisais sur une vieille enseigne jetée dans un coin :

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