‹ L'abdication de Ris-OrangisChapitre 8 sur 17 · PAUL ARÈNE · texte numérisé non relu

PAUL ARÈNE

Aux produits de Provence el du Comlal.

Maison fondée en 1869.

A côté des grands magasins, des Pygmalions et des Bons Marchés de la littérature, il y avait d'élégants tailleurs pour dames aux entresols, des orfèvres en

chambre, des fabricants de fleurs artificielles, des marchands de perles fausses, de bijoux en doublé, des artistes qui faisaient du vieux-neuf, des raccoinmodeurs de porcelaines antiques, de rustiques fruitiers et des entrepreneurs de pompes funèbres...

Cette rêverie cocasse m'avait presque conduit chez moi.

Ce fut simple.

Chez un petit bouquiniste qui allait mettre ses volets j'achetai Julia de Trécœur d'Octave Feuillet, le Maître de Forges et la Dame aux Camélias.

J'achetai aussi un volume des Promenades littéraires de Remy de Gourmont, mais celui-là était pour moi...

MANON DE BLUEUSE

J'ai dîné hier soir avec Mme Berthe Myrane, mais à dix heures j'étais chez moi, seul, après l'avoir laissée devant sa porte.

J'avais tout préparé pour la recevoir.

J'avais vaporisé de Chypre mon cabinet de toilette et ma chambre, fourbi les flacons d'odeurs et les boîtes à poudre, mis des roses pareilles à celle que j'avais vue chez elle, dans tous mes vases.

J'avais même peur d'avoir trop bien rangé mon appartement. Il faut laisser un peu de désordre dans les pièces où l'on attend une femme pour lui laisser croire qu'on ne comptait pas sur elle, que c'est toujours ainsi, qu'il y a toujours des parfums autour du lit et des fleurs sur les meubles.

Des préparatifs trop visibles sont insultants. Les coussins arrondis du fauteuil, au coin du feu, et l'oreiller trop gonflé semblent dire : « Voyez, tout cela est pour vous... Nous étions sûrs que vous ne pourriez pas résister et que vous viendriez... »

Elle n'est pas venue.

J'en suis flatté au fond ; j'aime une femme sérieuse qui ne tombe pas, dès le premier soir, dans les bras d'un homme qui a réglé l'addition de son dîner.

Elle est charmante. Elle n'est qu'élégance et délicatesses naturelles.

Il faut avoir vu manger une femme pour la connaître. Jusqu'à présent, je n'ai pas été gâté, et lorsque je songe à mes anciennes amies je ne puis penser qu'à des tables mal servies, à des nourritures vulgaires.

Chacune d'elles m'imposa pendant quelque temps ses goûts et ses manies culinaires.

Si j'évoque Jeanne, j'aperçois à peine une petite Monde pâlote aux yeux cernes de lilas, mais je sens l'odeur des pommes frites et

des innombrables lapti n s que nous partageâmes.

Elle n'aimait que cela : la gibelotte et les frites !

Elle en demandait partout, au restaurant de cochers et de maçons ou elle me retrouvait, sous les tonnelles des guinguettes de banlieue où je la conduisais le dimanche, dans le vacarme des pianola et des phonographes, tandis que les cyclistes et les automobiles laissaient autour du kiosque flétri où nous étions un nuage de poussière.

Marcelle ne me représente plus une brune élancée aux yeux andalous, aux cheveux presque bleus ; c'est un rosbif ! Elle n'était pas très distinguée et, lorsqu'elle commandait le menu, elle disait toujours au garçon :

— Et, vous savez, du saignant !

J'ai horreur du lapin domestique et des viandes crues, mais, pour me mettre à l'unisson de mes amours de passage, j'ai tour à tour mangé de la gibelotte et du saignant.

Quand je les quittais, ce n'est pas mon cœur, c'est mon estomac qui n'en pouvait plus.

Mme Berthe Myrane chérit seulement les entremets, les desserts et les fruits arrosés de kirsch ou de Champagne avec beaucoup de sucre.

Quel goût délicieux !

J'ai toujours rêvé de me nourrir exclusivement de choses légères et parfumées.

Mais je ne veux pas tomber dans le

travers habituel aux hommes épris d'une femme et célébrer ses charmes divinement meurtris et las.

Je l'aime, je suis prêt à l'épouser, et je n'ai jamais aimé qu'elle.

Les frites sentaient la graisse, les lapins sautés me levaient le cœur, mais j'adore les pêches Melba...

Un coup de sonnette a interrompu mes réflexions et ma toilette et j'ai été prendre un pneumatique glissé sous ma porte, une brosse dans ma bouche barbouillée de dentifrice.

M. Bottier-Damars me prie de venir Le voir ce matin à propos d'une affaire urgente et sérieuse. Comme c'est jeudi, il me donne rendez-vous à neuf heures dans un café du boulevard des Italiens.

Quel croquant ! Il ne comprendra jamais que le vrai boulevard, l'unique, commence à la Madeleine et finit à l'Opéra. Le reste est un tour de ville, un mail, une esplanade de préfecture.

Je m'apprête à la hâte, en me souvenant que Banville prétendait qu'un homme peut passer une heure à ses ablutions, mais qu'il doit s'habiller correctement en cinq minutes et savoir nouer sa cravate de façon impeccable pendant les quatre secondes qu'il faut à un amant surpris pour sauter d'un balcon dans un jardin...

J'ai trouvé M. Bottier-Damars bouleversé. Il avait un teint d'insomnie et de fièvre, et il m'a serré vigoureusement la main en affirmant que j'étais son seul ami.

J'ai été vite au courant de l'affaire urgente et sérieuse.

Il a une liaison ! Il veut rompre, mais la jeune femme a dû réclamer de l'argent. M. Bottier-Damars est un séducteur ! Je n'en reviens pas. Cest moi qui suis chargé de la rupture et il me glisse quinze billets de mille francs avec l'adresse de laper-

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sonne : M11' Manon do Blueuse, rue Labruyère.

J'ai souri. J'accepte la commission difficile, mais je pense qu'il a été empilé comme dirait Aristide, et lorsque je suis seul, à tout hasard, je mets dix mille francs dans mon portefeuille et cinq mille dans la poche de mon gilet. Tout s'arrangera. Mlle de Blueuse ne doit pas être bien terrible.

Rue Labruyère ! Quelle histoire !

M. Botlier-Damars reviendra ici vers quatre heures. J'ai le temps et j'achève tranquillement ma tartine et mon chocolat.

Manon de Blueuse ne doit pas se lever très matin ; il suffit sans doute que je me présente vers midi. A cette heure, j'aurais l'air d'un fournisseur, et je décide d'aller rôder dans le quartier, autour de l'Hôtel des ventes ; je voudrais trouver une bague pour Mme Myrane qui adore les bijoux anciens.

Le boulevard Montmartre est charmant, le matin, Il sent Pamer-citron et le rognon brochette...

Je ne sais plus de quel auteur sont ces vers, ni si je les cite sans les estropier, mais ils me plaisent aujourd'hui plus que tous les grands poèmes lyriques.

Je choisis un cigare très sec, je l'allume en me donnant un coup d'œil satisfait dans la glace, et je prends la rue Drouot.

Il faudra que je me décide à porter, à présent que je peux me présenter décemment, mes articles sur la Véritable Élégance au Figaro dont la plume d'or écussonne le balcon.

Il y a justement un chapitre sur les cigares qui n'est pas le plus mal venu, et j'ai mis, au-dessous du titre, cette phrase de Roger de Beauvoir, en épigraphe :

« Le cigare fut le cachet définitif à quoi se reconnaissaient les hommes élégants ;

DE RfS-ORANGIS 147

c'était à la fois le suprême bon ton et la suprême insolence... »

Le tuteur bedonnant qui arrivait des départements surprenait son neveu, Achille ou Gustave, dans sa chambre de la rue de la Harpe, les pieds sur la cheminée, en train de griller un flor-finos, tandis que* Paméla, dans le cabinet de toilette, chantait en se frisant :

J'ai ue pied qui r'niue, Et l'autre qui ne va guère ; J'ai un pied qui r'mue, Et l'autre qui ne va plus.

Louis-Philippe ne fumait pas, et lorsqu'il avait assaisonné ses fraises au sucre, il connaissait la joie saine et fade des digestions que n'embrumenine parfume le tabac.

C'était le temps où Ton arrosait un jeune poulet d'un vieux bordeaux, et l'on allumait ensuite un cigare aussi insignifiant que le poulet, un de ces londrès qui sont aux havanes de grand cru ce que Grœtchen est à la Carmencita.

Il y a cependant le cigare qu'Alfred de Musset coupait à côté d'une absinthe, à la Régence, et qu'il jetait sur le perron de Tortoni ; celui qu'il lançait, furieusement mâchonné, le long de Y affreux Lido.

Le second Empire fut le règne des cigares. Ils apparaissent tous : prensados, bayados, trabucos, princessas, caballeros, brevas, esparteros, cazadorès, regalia, d'autres encore. Leurs noms sonnent comme ceux d'un grand d'Espagne, et de la façon dont on les choisit et dont on les fume Timothée Trimm tire toute une psychologie qui pourrait être encore vraie aujourd'hui.

Je sais par cœur ces remarques :

« — L'homme qui fume est facile à reconnaître ; ses lèvres sont indiscrètes comme si elles parlaient.

« — L'homme qui enfonce le cigare profondément dans sa bouche est une nature abrupte, sceptique et résolue.

« — L'homme qui coupe le bout du cigare avec ses dents est un insouciant.

« — L'homme qui demande des cigares blonds est friand de ballets, de vins fins et de pâtisserie.

« — L'homme qui demande des cigares bruns est beau joueur, risque de grosses sommes à la Bourse, aime les tableaux de Rubens et met du kirsch dans ses fraisas.

« — L'homme qui n'achète qu'un cigare à la fois n'a ni femme ni sœur ; elles lui eussent donné un porte-cigares pour en mettre plusieurs.

« — L'homme qui fume son cigare jusqu'au bout est mari constant, ami fidèle, esprit persévérant.

« — L'homme qui le jette à moitié consumé est une nature volage, blasée, affectée de la papillonne.

« — L'homme qui laisse fréquemment éteindre son cigare manque de mémoire, d'études mathématiques, mais non d'indulgence. Juré, il eût acquitté les Vestales coupables... »

N'est-ce pas ingénieux et charmant?

Depuis, le cigare s'est démocratisé, mais chacun a sa personnalité et son parfum : ninas de collégiens, londrès des noces de province, havanes d'altesses ou de banquiers.

Ils sont sensibles et ils ne savent pas mentir. Ils se livrent dès la première bouffée et l'on dirait souvent qu'ils ont une âme obscure influencée par la nôtre.

L'humble cigare que l'on grille au soleil d'automne, en marchant sous les arbres gaufrés d'or ou au seuil d'un cabaret rustique où l'on a déjeuné est parfait, mais on peut être sûr que le cigare cher, choisi comme une consolation, un jour de pluie et d'ennuis, sera rebelle et atroce, et si on savait le comprendre voici ce qu'il nous dirait : « Tu as fait des folies ; tu crois encore qu'avec 2 fr. 50 on peut acheter le bonheur... Je ne suis pas plus mauvais qu'un autre. C'est toi qui ne sais pas me goûter aujourd'hui. Tu peux retourner chez cette marchande dont on n'aperçoit jamais que

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le buste, tu peux fouiller dans la boîte, nous étions tous pareils, nous sommes nés du même plant, nos feuilles furent séchées au même soleil, et la même Cubaine nous roula d'un glissement de main sur sa cuisse de bronze tiède. Mais tu ne trouveras pas les autres meilleurs. Tu dis que je suis humide parce qu'il pleut et que tu as envie de pleurer. Jette-moi dans cette flaque. Ne t'obstine pas. Rentre. La vie n'aura aucune saveur, et je vais te confier un grand secret. Écoute : le cigare est un état d'âme... »

Je ne serai jamais qu'un rêveur impénitent ! Le moindre sujet me sollicite ; je pars et ne sais plus m 'arrêter, mais l'existence n'est pas mauvaise quand on la prend comme je le fais, avec une large dose de fantaisie et de songe. Il y a ainsi des eaux qui ne sont pas très bonnes et qu'une goutte d'élixir rend agréables.

Me voici enfin rue Labruyère.

Des filles en cheveux vont d'une bou-

tique à l'autre. Elles achètent des radis, des salades vertes et des pommes qui évoquent toujours des innocences joufflues.

Un instinctif désir de fraîcheurs agrestes, de tendres feuillages, de vie rustique, les pousse à rechercher les choses de la campagne, après une nuit passée dans les brasseries inondées de lumières électriques et saturées de fumée et d'alcool.

Elles sont dépaysées dans la clarté de cette heure ; elles semblent chaudes encore et molles de sommeil. Leur après-midi va se traîner en pantoufles, dans un petit appartement obscur et parfumé. Elles feront des réussites, écriront quelques lettres anonymes, boiront de la chartreuse et du café avec leur bonne et elles attendront le soir et le coiffeur qui les transformeront en dogaresses de musichall, en dames huppées prêtes à s'attabler devant les cristaux et les fleurs des restaurants de nuit.

Pour le moment, elles ne sont pas très

belles. Vénus n'est décidément pas une divinité du matin.

L'escalier de Mme Manon de Blueuse sentait la côtelette grillée et une valse envolée d'un piano maladroit l'emplissait.

Cette musique grossière accompagnait à souhait cette odeur, et, malgré l'heure, il y avait encore des boîtes à lait accrochées aux boutons de certaines portes.

J'étais fixé.

Les locataires de cette maison prenaient leur chocolat à midi.

Une servante effrontée et décoiffée vint sans se hâter à mon coup de sonnette, et, d'une bouche qui mentait, elle déclara qu'elle ne savait pas si madame était sortie.

Je la rassurai. J'étais chargé d'une commission très importante qui intéresserait au plus haut point sa maîtresse, et

je fus introduit, après ces pourparlers, dans la chambre même de Mme de Blueuse.

Elle le fit, comme on dit vulgairement à la duchesse qui a sa migraine.

C'était une belle fille dont une teinture avait doré la crinière, mais ni ses épaules, ni ses bras n'étaient d'une rousse, et parmi les parfums qui venaient des flacons alignés sur la toilette, il rôdait une odeur qui ne pouvait être que celle d'une brune.

Sa voix, qu'elle essayait derendre dolente, roulait tous les cailloux de la Garonne.

Après quelques mots qui excusaient une visite aussi matinale, — il était la demie de midi, — j'insinuai que nous pourrions parfois être compatriotes, bien que Mme de Blueuse n'eût conservé, ajoutai-je en souriant, aucun accent méridional.

Oubliant sa migraine, elle battit des mains.

— Vrai ! Vous êtes de là-bas?

— Je suis du Castellet, dis-je.

— Et moi d'Agen, s'écria-t-elle. Mais

alors nous sommes pays. Vous connaissez tous ces messieurs du Cercle, sans doute. Je suis restée deux ans avec M. Amédée Fouillade, le grand marchand de grains... et puis, vous me connaissez sûrement.

On m'appelait Pétadou à cette époque...

J'affirmai que son nom m'était familier. D'ailleurs, je connais ainsi beaucoup de gens notoires, pour en avoir entendu parler, M. René Bazin, M. Ribot ou M. Denis Puech, par exemple.

Elle se mit à me conter sa vie. de quoi

faire un roman pour quelqu'un qui écri-

rait, pensait-elle, et ce n'était qu'une pauvre et banale petite existence qui commençait au demi-monde d'Agen pour finir dans la galanterie de la rue Labruyère» mais je feignis de trouver cela passionnant et nous devînmes d'excellents amis.

M. Bottier-Damars n'avait pas à se tourmenter. Il lui aurait simplement suffi de ne plus revenir, Pétadou de Blueuse se souvenait àjjpeine de son nom.

Enfin, je fis bien les choses, et je lui remis de la part d'un homme qui devait retourner en province, sans la revoir, deux mille francs. Je posai les billets sur la table de nuit. Je n'avais pas songé à les mettre sous enveloppe, mais elle n'y regardait pas de si près.

Le bonheur que l'on donne est toujours plus grand et plus pur que celui qu'on reçoit.

Manon de Blueuse était dans mes bras, debout et dévêtue, au milieu de la chambre. A travers le nansouk léger de sa chemise j'étais brûlé par sa peau chaude.

Comme disait Flaubert de Salammbô, elle sentait l'encens, le poivre et une autre odeur encore...

Je ne suis ni un saint ni un ermite, et elle me prouva sa joie et sa reconnaissance en m'ofîrant spontanément la seule chose qu'elle possédât ce jour-là, son grand corps souple et tiède, dans le lit défait aux draps fanés.

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A TRAVERS LE NANSOUK LEGER DE SA CHEMISE, J ETAIS BRÛLÉ PAR SA PEAU CHAUDE.

Il arrive plus d'une fois que l'on est obligé d'accepter ce qu'on n'aurait jamais songé à prendre : un gâteau, une tasse de thé, une autre consommation dont on n'avait pas très envie, mais que l'on n'ose refuser, par politesse.

Je n'attachais pas plus d'importance que cela au don de Mme de Blueuse.

D'ailleurs, malgré sa tignasse fauve elle était brune comme une Sarrasine, Garante la favorite d'un émir ; c'était une beauté sombre, musclée et dure, et je crois avoir dit que ce sont là des qualités que je ne goûte pas.

Il me fallut accepter ensuite à déjeuner.

Elle prit un billet de cent francs et rangea les autres.

— Georgette ! appela-t-elle, Georgette !

La bonne se présenta.

— Tiens, tu donneras les cinquante francs du charcutier et tu monteras du saucisson

et des radis, des pieds panés, des côtes de porc froides, beaucoup de cornichons et de la salade.

Elle se précipita derrière la fille qui refermait la porte.

— Prends aussi deux bouteilles de Champagne et fais vite, monsieur déjeune avec moi...

Elle parlait patois, elle fredonnait les refrains que l'on chantait cette semaine à Montmartre, et elle disposa elle-même le couvert sur une table ronde, devant un petit réchaud à gaz.

J'avais grand'faim, et ces assiettes et ces verres dépareillés sur cette nappe à damiers bleus et blancs me faisaient plaisir à voir. Nous fûmes servis rapidement.

Georgette devait avoir autant d'appétit que moi-même, car elle avait été tout de suite là. Pendant que nous mangions le saucisson et les côtelettes froides, les pieds de porc grillaient avec de brefs et sourds éclatements, dans la cuisine.

Toute cette charcuterie fut arrosée de

Champagne, et cet invraisemblable repas n'était pas mauvais. J'en avais connu de plus maigres.

Manon, qui me tutoyait à présent, parlait du pays.

Elle voulait y revenir.

— Oh ! pas encore, tu sais ; quand je commencerai à prendre de la bouteille, sans être trop vieille. M. Amédée ne me refusera pas cela, un petit fonds de lingerie, à Agen même, une belle petite boutique au soleil. Je lui envoie de mes nouvelles de temps en temps, pour nous entretenir, et il me répond toujours gentiment. Il n'a pas eu de bonheur, le pauvre, depuis que je suis partie. Son fils a été tué à Verdun et sa demoiselle s'est mal mariée...

Elle faisait à haute voix le rêve éternel

des filles éprises de repos et de sécurité : la

maison tranquille avec un bout de jardin

plein de salades et de pensées, les lapins

et les poules, les habitudes honnêtes, un

bonheur monotone qui s'est enfin fixé, le

bonheur souhaité par les voyageurs qui ont trop roulé.

Un coucou sonna brusquement trois heures avec fracas, et Georgette vint desservir.

Je m'apprêtai à prendre congé.

— P'tit chien, dit ma nouvelle amie, je ne te retiens pas davantage, j'ai à peine le temps de m'arranger un peu, c'est le jour de mon ingénieur.

Elle voulut tout de même écrire quelques mots de remerciements à M. Bottier- Damars et, en me tendant sa lettre, elle me fit jurer de revenir la voir.

J'étais assez gêné et je mis ma main à la poche de mon gilet, mais elle comprit et m'arrêta.

— Ah î ça, non, par exemple, tu me fâcherais, tu sais !...

Je laissai un louis à la bonne et je m'en allai.

Reverrai-je cet escalier que parfumait toujours une odeur de grillade et qu'emplissait la musique facile d'un vieux piano?..,

DE RIS-OHANGIS 163

M. Bottier-Damars était au café depuis quelque temps sans doute, car je vis devant lui trois soucoupes qui prouvaient qu'il avait bu en m'attendant.

— L'alïaire n'a pas été eommode, dis-je en lui serrant la main, j'ai eu du mal à arranger cela, mais c'est fini. Voici.

Je lui tendis la lettre.

Après l'avoir lue, il reprit son vis,, naturel et il poussa un grand soupir comme un homme brusquement délivré d'un péril.

Il me la montra. Elle contenait ces lignes :

« Monsieur, « Je vous remerci bocoup de votre caclau. Je ne vous oublirai jamai. Vous êle Iros bon. Merci. Respectueuse et tendre salih mion de celle qui vous aimai bien et qui 'jolis oublira pas.

Manon. »

Je dus fournir des détails que j'imaginai, comme on pense, et mon récit arracha ce mot presque sublime à M. Bottier- Damars :

— Elle m'aimait I

Il avait peur d'avoir lésiné, je le rassurai tout de suite.

— Je connais les femmes, lui dis-je ; à trente ans j'avais déjà mangé deux fortunes pour elles. J'ai donné deux mille francs à Mme de Blueuse. Tenez...

Effaré, maispleind'admiration pour moi, il regardait les billets. Il ne les prit pas. Il me supplia de ne pas me froisser et de bien vouloir accepter cette somme, en ajoutant qu'il ne s'acquitterait jamais envers moi.

Je ne me froissai pas.

Il appela le garçon, demanda la carte des vins et m'offrit une bouteille d'extradry.

En le buvant, je songeais qu'il était supérieur à celui dont j'avais arrosé les

pieds panés et les côtes de porc ; puis, M. Bottier-Damars me quitta.

Il était pressé, il allait attendre à la gare de l'Est les filles de sa sœur. On comptait sur moi le lendemain pour dîner et pour retenir une loge au Théâtre-Français.

Cela ne m'enchantait guère.

Aristide m'avait parlé de ses cousines.

Elles avaient tenu un commerce semblable à celui de ses parents, du côté de Mourmelon, et je savais que les soldats qui étaient les seuls clients de la maison avaient baptisé les trois sœurs Minnenwerfer, Bar-le-Duc et Crème-de-Menthe.

Je consultai le courrier des spectacles dans un journal du soir. A la Comédie-Française, le lendemain, on jouait le Passant de François Coppée et les Femmes savantes de Molière.

LES AMETHYSTES

En sortant du café, je me suis amusé à suivre un suiveur.

La nuit venait. Un peu de brume bleuâtre au ciel où clignotait Vénus encourageait les entreprises.

Ce garçon pouvait avoir une trentaine d'années, et je vis la minute précise où, devant un magasin de chaussures d'où sortait la jeune femme, il reçut la foudre.

Ce fut rapide comme toutes les révélations, et il se lança derrière la trottinante silhouette.

Je compris qu'il faisait d'abord l'inventaire des trésors qui allaient devant lui, puis, à une expression plus inquiète de ses traits, je pensai qu'il cherchait à savoir quelle pouvait être la femme dont il avait fait choix.

Il rajusta sa cravate, mit ses gants, alluma une cigarette afin de ne pas avoir l'air d'un bon jeune homme qui ne fume pas, et il dépassa sa proie qu'il fusilla d'une œillade.

Il s'arrêta devant une affiche qui ne l'intéressait pas du tout et il attendit la belle poursuivie.

Mais d; étranges adversaires surgirent qui n'étaient ni les passants, ni les fiacres qui coupent les rues et font perdre les pistes. Non, tous ses ennemis étaient en lui et s'appelaient : Timidité et Sens-du-Ridicule.

Il en vainquit un en se disant qu'il n'était pas plus mal qu'un autre, qu'il avait justement un complet neuf, qu'elle n'avait pas baissé les yeux lorsqu'il l'avait regardée, et il s'approcha si près que les plumes du boa qu'elle portait au cou eussent pu se hérisser à son souffle.

La jeune femme examina un numéro au-dessus d'une porte.

Je le sentis défaillir...

Allait-il la perdre avant de l'avoir trouvée?

>.M^ -A-ec^ntH .

Elle reprit sa route.

Alors, il changea de tactique. Il marcha

à sa hauteur, si bien qu'on eût pu les prendre pour un couple.

Il s'assign.a des limites ; à ce coin du boulevard, il parlerait... non, cet endroit était inondé d'électricité par les cafés et les boutiques, ce serait là-bas, à ce bec de gaz.

Enfin, je ne sais comment cela arriva, mais un moment de distraction me fit tout perdre, et lorsque je le retrouvai il avait parlé !

Il allait maintenant avec l'allure d'un homme qui vient d'échapper à un danger ; le monde lui appartenait ; il jetait des cigarettes à peine allumées pour bien montrer que l'économie n'était point son fait et qu'il méprisait tout ce qui n'était point l'amour infini, la poésie et la passion...

Il disait allègrement des banalités énormes.

Ah ! pluie et beau temps, sujets éternels, les gens timides ne vous béniront jamais assez !

Soudain, tout s'écroula.

Elle était arrivée !

Il demeura sur le trottoir sans avoir osé demander un nom, sans avoir obtenu de rendez-vous, perdant à jamais le bonheur qu'il avait côtoyé. J'avais envie de le prendre par le bras et de le consoler, mais il disparut, avalé par une rue obscure, dans la nuit de printemps où Vénus implacable brillait comme une vivante perle...

En m'apercevant que ce suiveur m'avait éloigné de mon chemin, je décidai de mettre à exécution un projet qui me tentait depuis longtemps : aller dîner à mon ancien restaurant entre le boulevard Saint- Germain et l'Odéon.

J'aime les alentours de ce théâtre.

Du temps que M. Antoine le dirigeait, un de mes amis y tenait parfois de petits rôles et me procurait quelques entrées.

J'eus même l'honneur d'y être présenté au Païron, comme on disait dans la maison, avec une familiarité respectueuse.

Il était pressé et me serra la main en passant. Nous étions d'ailleurs dans l'ombre de la salle et il ne me vit pas, mais moi j'ai gardé le souvenir de cet aprèsmidi.

M. Antoine portait un chapeau mou de peluche noire, et il avait un long paletot qui me fit songer aux lévites des personnages d'Ibsen qu'il avait tant aimés. Il tirait sur une cigarette éteinte à sa lèvre dédaigneuse.

Plus d'une fois depuis, je me suis vanté d'être de ses familiers. Lorsqu'on parlait de lui, je disais d'un air négligent .'«Antoine? oui... un homme charmant... mais il faut le connaître, et puis, il faut surtout l'avoir vu travailler à une répétition... Quel artiste !... » Et j'imitais assez exactement sa belle voix âpre et nette, interpellant de l'orchestre aux fauteuils recouverts de

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housses un acteur en train de rater son rôle.

Cela me valut souvent un petit succès et de la considération.

Il était sept heures. J'avais le temps de voir quelques devantures d'antiquaires afin d'y chercher la bague d'améthyste dont je rêvais pour Mme Berth.- Myrane.

Je la trouvai rue de Tournon, dans le premier magasin où je pénétrai.

Au bruit de la sonnette, une vieille dame accourut entre une haie de bahuts Italiens et d'armoires normandes.

Une nymphe de pierre qui avait dû orner pendant plus d'un siècle un jardin provincial et qui gardait encore la rouille de la pluie et de la mousse à sos épaules nues, tournait vers moi ses hanches et semblait bouder dans son coin.

Près d'elle, sur un buffet Renaissance, un évêque barbu et mitre, les deux doigts de sa main droite levés, regardait d'un œil fixe le dos creux de la belle païenne.

Des faïences luisaient aux murs parmi ies gravures et les toiles. Les roses d'or d'une chasuble mettaient un bouquet mystique sur un canapé ; un rouet immobile offrait sa quenouillée de laine.

Comme je caressais machinalement le bras d'un fauteuil que je ne voyais même pas, la marchande crut que j'en avais envie.

— C'est du très beau Louis-Philippe, me dit-elle.

Je répondis poliment, mais en connaisseur, que je n'appréciais pas beaucoup ce style et que je désirais des améthystes montées en bracelet ou en bague.

Elle me laissa seul pendant un instant, mais, en s'excusant de me faire attendre, elle m'avait offert le siège qui portait la marque de ce temps bonhomme et médiocre où régnait le Roi-Citoyen.

On y était assez confortablement.

Dans un fauteuil Louis XIII, je vois un personnage avec des bottes à enton-

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noirs et un manteau de pourpre, un cardinal-ministre ou un mousquetaire rouge ; une bergère Louis XVI m'évoque toujours des souliers de satin, une robe à paniers, un éventail de dentelles et un fin visage aristocratique sous une perruque poudrée ; mais je ne puis imaginer qu'un *ros rentier en chaussons fourrés dans un fauteuil Louis-Philippe.

La Monarchie de juillet est pour moi la royauté du parapluie, du ventre et de la pantoufle. Dans un fauteuil pareil on ne peut que boire de la camomille en lisant ks Mystères de Paris, et l'on y a toujours l'air d'une caricature de Daumier ou de javarni.

J'étais debout lorsque la vieille dame revint. Une honnête odeur de pot-au-feu. le clou de girofle et de céleri la précédait.

Dans le creux de sa main grise miroitaient une bague et un bracelet que j'admirai. Les améthystes y étaient serties ians des griffes et des coquilles de vieil

argent, et ces bijoux de reine zingara me plurent tout de suite. On sait que j'ai horreur des marchandages, et je les emportai, mais je les fis mettre dans une petite boîte ancienne dont le couvercle, une peinture sur verre, représentait une Merveilleuse en robe vert-pomme très échancrée, assise sur la terrasse de quelque orangerie et riant aux propos galants d'un Incroyable dont la jaquette était du saumon le plus tendre,

On n'offre pas un bracelet dans un ccrin quelconque ou dans un morceau de papier. Je ne suis pas un nouveau riche...

Le jardin du Luxembourg était dans l'ombre, mais on distinguait vaguement à travers les jeunes bourgeons des blancheurs de statues, et la façade de l'Odéon commençait à s'éclairer. Derrière les rideaux de tulle d'une fenêtre, un buste de terre cuite mettait une tache rousse.

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Je gagnai la rue Monsieur-le-Prince où j'avais si longtemps déjeuné et dîné entre un petit horloger et un marchand de charbon.

Le premier était toujours là, juché sur un tabouret, une loupe dans l'œil, scrutant les ressorts d'un oignon de nickel, et ses affaires ne paraissaient pas avoirprospérébeaucoup.

Contre les vitres de la croisée et de la porte pendaient les mêmes pièces de pauvre orfèvrerie. Les étiquettes qui faisaient ma joie autrefois n'avaient pas changé, et je lus : « Bracelel presque en argent : 3 fr. 75 k Le charbonnier avait déménagé, car les volets de sa boutique vide étaient fermés, mais le restaurant du Luxembourg était toujours ouvert.

Derrière des carreaux embués, sa devanture offrait comme autrefois un plat de crème, j'allais dire de colle au chocolat, une assiette de poires cuites dans un jus louche, des mendiants et deux bouteilles de Saint-Émilion.

Je m'arrêtai.

Par-dessus les rideaux, je vis les tables de marbre, et, sous les lampes électriques sans abat-jour qui versaient dans la salle une lumière brutale et crue de réfectoire de caserne, j'aperçus presque tous lee compagnons avec qui j'avais partagé tant de petits mous et de demi-lentilles.

La clientèle était toujours composée de vieux ratés, de filles, de maçons et de futurs ministres.

Je reconnus le lamentable disciple d'Auguste Comte qui apportait son pain dans sa poche et qui agrafait au col de son veston un mimi blanc ; il y avait là le confident de Jules Vallès ; le poète qui avait bu un verre d'absinthe avec Verlaine qu'il appelait tout simplement Paul ; Emmanuel Rombier, le peintre qui n'avait jamais peint la moindre toile ; Erick Nirgent, le publiciste qui n'avait écrit dans aucun journal.

Ils avalaient en silence leur soupe

trempée dans des bols épais, et le coin où ils étaient avait un aspect tragique. Je ne les avais jamais si bien compris. Ils étaient pareils aux survivants harassés d'une bataille, à de vieux fuyards qui mangeraient ensemble un morceau de pain !

11 ne leur avait manqué sans doute qu'un peu d'ordre, moins de paresse et un tailleur au moment voulu, pour décrocher une médaille au Salon, écrire des chroniques bien payées dans un journal, faire jouer des pièces de théâtre ou publier de gros volumes d'économie politique.

Ils avaient bavardé leur vie, et ils avaient beau se toucher les coudes en mangeant leur triste pitance, ils étaient effroyablement, irrémédiablement seuls.

Les femmes qu'ils avaient connues autrefois et avec lesquelles ils avaient dépensé leurs quelques sous n'étaient plus là depuis longtemps.

Où étaient Rirette qui avait vingt ans quand on acclamait le général Boulanger

à la revue du 14 juillet ; Franchie pleine de grains de beauté et de fossettes, si grasse qu'elle n'avait pas besoin de la tournure qu'on portait à ce moment ; Luce qui devait servir de modèle à Emmanuel Rombier, pour un chef-d'œuvre, et qu'on trouvait toujours nue dans un atelier de la rue de Vaugirard ; toutes celles qui égayaient leur jeunesse aride?... Elles étaient mortes ou disparues, et ils restaient là, obstinés, lamentables, comiques et presque grands.

Ces vaincus qui n'avaient pas voulu se battre mangeaient leur soupe à côté des ouvriers en blouses plâtreuses, et les autres tables étaient occupées par des étudiants du Midi.

Ceux-là avaient la parole, le sourire et la poignée de mains faciles, et leurs serviettes de cuir posées sur des manchons de femmes prenaient déjà de vagues airs de portefeuilles ministériels.

Allais-je entrer dans cette salle qui

sentait le graillon et le vin sur? Allais-je m'attabler avec mon costume trois près d'Erick Nirgent, donner des explications au sujet de mon absence, écouter leurs rengaines, prêter l'oreille aux récits de l'ami de Vallès qui se croyait toujours sous la Commune et qui ne parlait que de Thiers, de Trocliu, de Flourens et de Barbes ; entendre encore les paradoxes usés d'Emmanuel Rombier sur la peinture, en avalant, comme eux, un bol de soupe, un morceau de bœuf bouilli et de la confiture de groseille?

Je n'eus pas ce courage.

Je leur donnai un dernier regard et, reprenant la rue de Médicis, je m'en allai du côté de l'Odéon...

Le café Voltaire me tenta. J'ai toujours eu du goût pour ce vieil établissement tranquille.

Une dame et ses deux filles qu'elle

conduisait au théâtre y réglaient une addition, car il était plus de huit heures et le rideau n'allait pas tarder à se lever.

Un garçon chenu et rasé — je n'admets pas les garçons moustachus — s'empressa fort convenablement autour de mon dîner.

Dans cette salle aux anciennes boiseries lisérées d'or éteint, aux banquettes rouges, comme dans une galerie du château de Versailles, semblait flotter de l'Histoire.

D'ailleurs, Danton et Camille Desmoulins s'étaient assis là.

Après le dessert, je me fis servir un petit verre de mirabelle, mais les illustrés que je réclamai étaient en main, selon la propre expression du garçon. Il me confia que je ne les avais pas encore, en me montrant discrètement un monsieur qui les retenait tous.

Ce devait être un vieux célibataire maniaque et qui sûrement venait ici les mêmes jours, aux mêmes heures,

J'ouvris un journal afin de prolonger

un peu ma soirée.

L'empereur d'Allemagne souffrait d'un refroidissement et il mandait auprès de lui le kronprinz.

Je posai la feuille et allumai un cigare. Dans la chambre du kaiser traînaient des odeurs pharmaceutiques. Il buvait une tasse de tisane et lisait des rapports. Je voyais ses yeux pâles dans son vis basané. Il avait le cou engoncé dans un foulard que dépassait un ourlet de coton dont un brin mouchetait la pointe de sa moustache grise.

De temps en temps, il se penchait vers le téléphone qui était près de lui, sur une table. Je devinais au bout du fil quelque général raidi, un chancelier respectueux, une secrétaire d'ambassade au « garde-àvous ».

Il écoutait, murmurait un ija rauque dans l'appareil et raccrochait le récepteur

Le palais semblait mort.

A travers les rideaux de la fenêtre, on apercevait une monumentale façade, sévère et blanche.

Puis une automobile jaune stoppait devant le perron. La sentinelle s'immobilisait, présentant son arme, et le kronprinz sautait de la voiture en uniforme de hussard de la mort.

Il boutonnait un gant blanc, et le fourreau de son sabre sonnait sur le tapis rouge à chaque marche de l'escalier de marbre. Le sinistre gandin impérial disparaissait dans un vestibule devant l'effarement de grands laquais soudain pétrifiés...

Je rêve souvent ainsi devant un journal ; c'est ma façon de le lire.

Mon célibataire rêvait, lui aussi sans doute, en buvant à intervalles égaux et à petites gorgées son verre de café-crème.

Il feuilletait le Monde Illustré : le roi d'Italie passait une revue de ses troupes dans un formidable paysage des Alpes Carniques ; le maréchal Jofïre décorait

une reine ; aux balcons de bois d'une ville moldo-valaque, des femmes très brunes aux cheveux recouverts d'un madras regardaient défiler des canons...

Il était là comme dans un refuge, à l'abri.

C'était un fuyard lui aussi, un déserteur. Il s'était entouré volontairement de solitude et d'égoïsme.

Que lui importait le monde entier, tous ces soldats qui se battaient, souffraient et mouraient? L'auteur de la pièce que l'on jouait en face comprimait dans une loge obscure les battements de son cœur anxieux ; les camelots qui vendaient les feuilles du soir galopaient ; des amoureux qui avaient un rendez-vous faisaient les cent pas sous la pluie devant le bureau des omnibus.

Lui, il était là. Personne ne l'attendait jamais, il n'attendait jamais personne.

A dix heures précises, il allait rentrer, du côté du Panthéon, dans une maison

endormie où il avait ses habitudes. Son feu était recouvert de cendres, ses pantoufles étaient sur la descente de lit. Il n'y avait que cela sur terre. Il allait se lever, le dos rond, s'enfoncer dans un désert que n'égalaient ni les pays ravagés de l'Afrique, ni les plaines infinies du pôle, ni ces montagnes glacées qui ressemblent au versant d'un globe mort.

Cet homme, qui était peut-être un sage, m'épouvantait...

Que ceux qui n'ont jamais été amoureux se moquent de moi.

Quand je rentre, la nuit, il me plaît d'aller très lentement en traversant la rue où habite Berthe Myrane.

Aucune lumière ne filtre à ses persiennes. Elle dort.

Dans le silence de sa chambre obscure, une montre grignote les secondes, comme une souris. Des blancheurs de linge mettent

une tache plus claire au dossier d'un siège ; l'odeur presque évanouie de sa toilette du soir traîne encore vaguement. Abandonnée et chaude sous les couvertures, elle dort doucement...

Je passe ; la pluie ruisselle sur le trottoir luisant ou bien la lune glace d'une coulée d'argent diffus les toits nocturnes, et il me semble que l'immense ville se recueille autour de son sommeil.

Je me préparais à goûter ce plaisir délicat, ainsi que je le fais d'habitude, lorsque je vis de loin que son magasin était encore éclairé.

Il était onze heures.

Je m'approchai en prenant l'autre trottoir. Elle ôtait son chapeau devant la glace, et un homme debout derrière elle s'apprêtait à sortir.

Je jetai mon cigare dont le feu aurait pu me trahir et je me dissimulai dans l'ombre d'un corridor.

Ce fut assez rapide.

VABDICATION

L'homme embrassa Berthe dans le cou et s'en alla.

Je n'avais jamais compris jusqu'à ce moment combien j'aimais cette femme.

Ce n'était pas un baiser furieux que celui qui l'avait raccompagnée sans doute lui avait donné en la quittant, c'était une caresse légère dont il devait avoir l'habitude, un baiser poli, tranquille, quelque chose comme une petite formalité accomplie sans passion.

Pourtant, ce n'était pas un de ses parents, il ne l'eût pas embrassée près de l'oreille. Je sortis de mon couloir, je retournai sur mes pas, puis je revins, et je passai devant la boutique

DE BIS-OHAXGIS 191

au moment où Berthe en ouvrait la porte pour mettre ses volets.

J'étais très pâle, mais j'essayai de prendre mon air le . plus naturel. Elle paraissait ravir de me voir, et elle me gronda en souriant de rentrer si tard.

— J'ai cependant pensé à vous, dis-je : d'ailleurs vous ne me quittez pas. Je sais que vous aimez les améthystes, voulezvous me faire la très grande joie d'accepter celles-ci.

Elle admira beaucoup la boite ancienne sur le couvercle de laquelle un Incroyable en jaquette saumon contait fleurette à une Merveilleuse en robe vert-pomme, et elle l'ouvrit.

— C'est trop beau, murmura-t-elle, vous êtes vraiment trop gentil!

Et elle passa la bague à son doigt api < s avoir agrafé le bracelet à son poignet veine de bleu.

Elle me regardait, ravie.

L'œil d'une femme qui reçoit un bijou est

un joyau sans prix qui humilierait un cadeau royal.

— Berthe, commençai-je, je n'ai jamais été aussi malheureux que ce soir... à cause de vous... Un homme vous a accompagnée, j'ai vu lorsqu'il vous embrassait. Je sais que je n'ai pas le droit de vous le reprocher, mais je soulïre...

Elle devint très grave.

— Asseyez-vous, dit-elle.

Je pris le fauteuil qu'elle me désignait, mais elle y avait jeté, probablement en rentrant,un paquet que je ne voulais pas écraser.

Ce devait être son corset qu'elle avait rapporté plié dans un journal ; son corset qu'elle avait ôté pour l'autre dans la chambre de leurs rendez-vous î

J'aurais donné dix ans de ma vie pour m'en assurer.

Il me brûlait.

Je l'imaginais exactement: il était jaune avec des dentelles froissées sous les bras et il gardait encore un peu de sa chaleur

secrète et de ses plus intimes odeurs. Très dignement, elle me conta son histoire.

Elle avait un ami depuis longtemps. Il était marié et elle dînait avec lui une fois par semaine... L'amour n'avait plus grand'chose à voir dans cette liaison. C'était ton I ... Je relevai la tête et je lâchai d'un trait :

— Berthe, voulez-vous rompre et devenir ma femme?

J'avais pris sa main, celle où luisaient les améthystes, et je parlai de ma situation, de ce que je pourrais apporter et de mon grand amour.

Jamais je ne l'avais vue aussi défaite. Deux larmes tremblaient à ses cils.

J'étais près d'elle et j'avais pris sa taille molle et tiède qui pesait à mon bras. Ses paupières baissées semblaient les lourdes feuilles d'une rose pâle qui se fane. Elle les releva. Il y avait un consentement éperdu dans ses yeux et son premier baiser avait le goût de la pluie d'automne sur la dernière pomme...

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