‹ L'Abdication du Prince CuzaChapitre 10 sur 43 · ET M SP · texte numérisé non relu

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tibles avec la sûreté de l’Empire. Non qu'elle poursuive systématiquement la ruine de tous les projets de réorganisation d’au delà des Carpathes. Elle ne cherche pas noise au gouvernement princier en 1860 dans sa réforme électorale (1); elle lui fait, la même année, dés avances formelles (2), et elle ne renonce pas, par la suite, à se faire par de bons procédés une place prépondérante dans les Principautés, plutôt que par la menace (3). Elle ne se berce

pourtant pas de trop d'illusions et la réserve de Cuza en

face des manifestations transylvaines (4) ou des agissements du général Türr, le fameux nationaliste hongrois, qui voudrait bien faire partir un mouvement des Principautés (5), ne parviennent pas à la tranquilliser. Elle regrette le temps de l’occupation de 1856 à 1859 et à diverses reprises la diplomatie roumaïne croit sentir à certains symptômes qu’elle est prête à recommencer (6). L’Autriche est la première à protester contre les innovations de Cuza, sécularisation, coup d'Etat, etc. Sa politique, sa position géographique, ne peuvent faire d’elle une amie de l’hospodar et ce n’est certes pas sur elle que celui-ci pourra compter à l’heure du danger.

Si telles sont les dispositions de l’Autriche, que dire de celles de la Russie ? À aucun moment, le gouvernement du tsar n’a pu suivre avec satisfaction la politique de Cuza. L’attirance invincible qu’exerce Constantinople sur la Russie depuis le xvir® siècle fait tendre celle-ci de toutes ses forces vers le Danube. Elle en a été écartée au traité de Paris; là constitution de Principautés Unies fortes est représentée au sultan par les Puissances protectrices, France en tête, comme une garantie contre les visées russes. La destruction du traité de 1856 s’impose à l’esprit de Goréakov avec la même force mystique que, chez Napoléon III, la destruction des traités de 1815. Et de

(1) L’Autriche n’insistera pas pour que le projet de loi passe par les Chambres et son Ambassadeur à Constantinople aurait déclaré à ce propos « qu’on ne soumet point la question de l’abolition des perruques aux perruquiers », dép. de Negri du 11 août 1860, Acad. Roum., n° 4857, £. 240.

(2) C£. doc. n° 1.

(4) Cf. plus haut, p. 8, n. 2.

(5) Cf. Acad. Roum., n° 4858, f. 373, 469 sq, etc.

(6) Bärdeanu à Baligot, 1e7 novembre 1863 (Acad. Roum., n° 4859, f, 103).

fait la Russie, qui si souvent est intervenue au delà du Prut et jusqu'aux Carpathes, ne s’est jamais consolée d’avoir dû renoncer à son occupation du temps du règlement organique, où l'excellent choix fait en la personne du général Kiselev, les intelligents efforts d'administration et de réorganisation tentés par ce dernier, semblent bien prouver que le gouvernement du tsar comptait alors s’occuper de très près, pendant de longues années, des affaires des Principautés. Aussi la constitution d’une

Roumanie forte paraît-elle à la Russie une menace directe,

lorsque cette création a eu lieu sous les auspices de la Turquie et de la France et non sous les siens. Elle s’est résignée de très mauvaise grâce à l’Union : «Tant que la Russie, écrit Cuza, le 26 juin 1861, dans une lettre confidentielle à C. Negri, a pensé que l’Union des Principautés pourrait devenir une cause d’affaiblissement pour la Turquie, elle à affecté de se montrer favorable à cette combi-

naison, quoique au fond elle n’ait jamais rien désiré de ce

qui pouvait contribuer à notre prospérité et à notre force. Mais lorsque, surtout depuis mon voyage à Constantinople, elle à vu que je tenais à me rapprocher de plus en plus de la Sublime Porte, et qu’en se développant, la Roumanie pourrait devenir un renfort utile à l’Empire Ottoman et un obstacle à l’envahissement du Panslavisme, elle s’est attachée au contraire à tout ce quientrave notre développement » (1). Si, au mois d’octobre de Ia même année, Goréakov déclare que son Gouvernement

ne s’oppose pas au maintien de l’Union et repousse tout

moyen de coercition dirigé contre elle (2), c’est peut-être |

qu'il craint une occupation par la Turquie ou l'Autriche, ‘et la Russie, d’autre part, tient constamment en réserve la candidature du due de Leuchtenberg et songe sans doute que si ce dernier réussit à ceindre la couronne de Cuza, l'influence russe se rapprocherait d’un coup jusqu’au Danube, plus facilement que si Valachie et Moldavie demeuraiïent séparées. Elle saisit avidement toutes les occasions d’asseoir son crédit dans les Principautés et d’y

(1) Acad. Roum., n° 4863, f. 98.

(2) Aoad. Roum., n° 4857, f, 251.

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recruter des partisans. Elle a pour elle un certain nombre de boyards moldaves, mécontents de l’Union ou apparentés avec de grandes familles russes; lorsque éclate la fameuse affaire des couvents, elle est plus acharnée qu’aucune autre Puissance contre les projets de l’hospodar et se rallie ainsi une bonne partie du clergé régulier; elle est l'espoir du clergé grec et espère, par celui-ci, reprendre son ancien ascendant en Turquie, comme Jean Alecsandri ne manque pas de l’exposer à Drouyn de Luys (1), et le baron de Budberg, ambassadeur de Russie à Paris, semble laisser percer l’idée secrète de son gouvernement lorsque après avoir annoncé à Alecsandri une démarche énergique et collective des Puissances garantes, il reconnaît « que Son Altesse va se trouver dans de véritables embarras vis-à-vis de lui-même et de la nation et qu’il n’y aurait rien d’étonnant à ce que sa position en soit ébranlée » (2). Et l’agent roumain d’insister sur ce point, en affirmant que la Russie « n’épargnera rien pour amener l’abrogation de la loi de sécularisation, voire un ébranlement dans la position du Prince en Roumanie » (3).

En 1864 Bärdeanu signale qu’Alexandre II, complimenté lors de son voyage à Odessa par Osman Pacha, lui aurait ouvertement fait des propositions d'alliance et que le premier résultat de ces pourparlers était un projet d’intervention dans les Principautés, accusées d’encourager les velléités d'indépendance de la Serbie, du Monténégro, de la Bulgarie et de la Pologne (4). L’attitude résolument francophile de Cuza ne peut non plus plaire à un gouvernement qui, malgré les tentatives de Napoléon III en vue d’un rapprochement avec le tsar après la guerre de Crimée, se trouve de nouveau entretenir les rapports les plus froids avec la France à la suite de l’affaire de Pologne. La diplomatie du tsar ignore sans doute que le prince Cuza a formellement mis son armée, en 1863, à la disposition de l'Empereur Napoléon (5); mais elle sait l’absolue confiance

(1) Acad. Roum., n° 4858, f. 340, 30 décembre 1863.

(2) C£. doc. n° 14.

(3) Cf. même document.

(4) 2 mars 1864, Acad. Roum., n° 4859, f. 198. !

(5) 11 novembre. La minute de la lettre de Cuza, rédigee par Baligot, se trouve au dossier Acad. Roum., n° 4860, f. 167-169.

que l’hospodar témoigne à la France, et c’est une bien curieuse lettre que celle où Baligot communique à Bärdeanu le résumé d’une conversation entre Cuza et le baron Offenberg, consul de Russie à Bucarest, au cours de laquelle celui-ci à assuré « que $. A. S. avait trop sacrifié à des idées politiques et sociales qui ne sont pas faites pour le peuple roumain et que $. A. $. favorisait trop hautement le latinisme (1) aux dépens des croyances qui ont une racine profonde dans le pays et qui sont communes à la Russie, laquelle à ce titre à été sensiblement attristée », et a conseillé à l’hospodar une alliance avec le tsar (2).

On devine l’usage que saura faire le gouvernement de Pétersbourg de l’émeute du 15 août 1865, qui, malgré son peu de gravité, impressionne si fâcheusement les cabinets européens. Non seulement la Russie s’empresse de proposer avec d’autres Puissances l'envoi d’une Commission d'enquête, maïs, à en croire Bärdeanu, ce seraït le général Ignatiev qui le premier en aurait parlé à Aali Pacha, tandis que le baron Offenberg accréditait à Bucarest la croyance que cette mesure avait été demandée par Bulwer, ambassadeur d’Angleterre (3).

En dehors de ces Puissances dont l’hostilité contre Cuza n'est pas douteuse, il en est deux autres, et non des moindres, qui seraient plus difficiles à gagner.

D'abord l’Angleterre. C’est la plus obstinément attachée à la lettre des traités et des conventions, et ïl serait sans doute assez malaisé de lui faire accepter une modification aussi brusque du statut de la Roumanie, surtout accomplie par des voies révolutionnaires. Mais on pourrait peut-être profiter de son irritation presque permanente contre les actes de Cuza. Le gouvernement de la Reine à protesté contre l’union, il a protesté contre le coup d'Etat, contre la loi agraire, contre la sécularisation. Il s’est toujours exprimé en des termes dépourvus d’aménité, et Alecsandri, envoyé, vers le milieu de 1864, en mission à Londres, s’est fait dire par lord Russel et surtout par Palmerston des

(1) Souligné dans le texte.

(2) Cf. doc. n° 30, (3) 30 sept. 1865. Acad. Roum., n° 4859, f, 410.

duretés comme il est rarement donné à un diplomate d’en entendre (1).

Les incidents ont été constants pendant toute la durée du règne de Cuza; à propos d’un staroste grec aux gages de l’Angleterre et arrêté à la suite d’excès commis par les gens de Piatra (2); à propos d’un transport clandestin d’armes et de leur confiscation par les autorités princières (3); à propos du nouveau pavillon établi par Cuza (4) ; etc. À plus forte raison les luttes perpétuelles entre la Chambre et les Ministères successifs et toutes les sources d’agitation qui pourraient servir de prétexte à une ingérence russe (l'affaire des couvents en premier lieu) excitent-elles de perpétuelles colères britanniques; le coup d'Etat de 1864 à mis cette irritation à son comble et le terme de « brigand » est communément appliqué à Cuza. On voit Green, consul d’Angleterre à Bucarest, se rendre sans cesse auprès du prince pour l’objurguer de changer de politique, et au début de 1866 encore il s’est acquitté d’une manière plus pressante que les agents des autres Puissances de la démarche parallèle que les Cours venaient d’ordonner à leurs représentants. Les conjurés, qui n’ignorent rien de ces dispositions hostiles, pensent peutêtre en profiter pour faire accepter plus aisément la disparition du turbulent hospodar au cabinet britannique.

Reste la France. Là est le gros point. Le gouvernement de l’Empereur a accordé au prince Cuza un appui si constant que l’on considère souvent, en Europe, Alexandre- Jean comme l’homme de Napoléon IIT; pour n’en citer que quelques exemples entre mille, nous avons rapporté plus haut les ouvertures du baron Offenberg à Cuza où il lui reprochaït de s'être trop complètement livré à l’empereur des Français (5); tel de ces pamphlets qui couraient

(1) Cf. doc. n° 19. Ju

(2) Lettre de Negri à Cuza, 4 juillet 1859, Acad. Roum., n° 4857, (22

(3) Negri à Cuza, 30 déc. 1860, Acad. Roum., n° 4857, f. 159-162. L’énergique intervention de la Grande-Bretagne avait à ce point affecté le prince Cuza qu’il va jusqu’à écrire en mars 1861 : « Puis-je donc oublier l’opposition constante des Anglais à ce qui peut consolider la Roumanie et assurer son avenir ? Leur attitude dans la dernière circonstance n’aurait-elle pas suffi d’ailleurs à me la rappeler cruellement ? » (à Lavallette, chargé d’aflaires de France à Constantinople, Acad. Roum., n° 4870, f. 44.)

(4) Negri à Cuza, 6 juin 1862, Acad. Roum., n° 4857, f. 282.

(5) Cf. doc. n° 30 et plus haut, p. 18.

les rues depuis le coup d'Etat présentait Cuza comme un « vice-roi » de Napoléon III, dévoué aux vues ambitieuses de ce dernier sur la Roumanie (1); et nombreux furent ceux qui crurent, ou feignirent de croire que le coup d'Etat de Cuza avait été son deux décembre et avait été accompli à l’instigation de Napoléon, à commencer par la diplomatie anglaise (2), que les protestations d’Alecsandri n’arrivaient pas à convaincre du contraire. De fait, quelques exagérations qu’ait commises l'opinion sur ce dévouement de Cuza à la France, quelque impatiemment que les Principautés aient parfois subi la tutelle française (3), le prince, en se maintenant résolument dans les eaux de la France, ne faisait que témoigner ainsi sa reconnaissance au seul pays peut-être qui ne l’ait jamais abandonné. Les reproches du gouvernement impérial ont parfois été aussi vifs, sinon plus, que ceux des autres Cours; à plusieurs reprises il s’est montré fort irrité des initiatives du prince Cuza; mais il est un point sur lequel la ligne de conduite du gouvernement français n’a jamais varié, c’est l'opposition absolue à toute mesure de contrainte, à plus forte raison à toute mesure militaire, contre l’hospodar. N’était-ce pas l’encourager à continuer ? L'Union, vieille idée française, a toujours été préconisée ou secourue, suivant les époques, par les Walewski, les Thouvenel, les Drouyn de Lhuys; le mécontentement produit par le coup d'Etat n’a pas été jusqu’à empêcher l'Empereur de s’opposer à toute enquête, à toute pression de la part de la Turquie ou d’une autre Puissance; la question brûlante des couvents, fort mal vue par la France comme par les autres pays, n’a cependant été résolue à l’amiable que grâce aux bons offices de la France; la loi agraire, peu sympathique à la France du Second Empire (4), n’a cependant, grâce à elle, entraîné

(1) La vérité sur la Roumanie depuis la convention de 1858 jusqu’au coup d’État du 2 mai 1864, pp. 54 sqq.

(2) Cf, doc. n° 21.

(3) « A l'Ambassade de France on s’est bien refroidi à notre égard... On s’en prend au prince Cuza pour une masse de bêtises — mais je m'aperçois qu’en général ceux qui se sont arrogé le droit de nous protéger en dépit de nousmêmes comprennent bien mal les devoirs qui leur incombent d’une semblable tutelle. Patience — nous ne serons bien que tee nous ne dépendrons de de nous-mêmes... » (lettre privée de Costache Negri à Vasile Alecsandri, 18 juin 1861, Acad. Roum., n° 2254, f. 171).

(4) Cf. doc. n° 22,

aucune conséquence désagréable; et ainsi de suite. A plus forte raison la France s’oppose-t-elle à des enquêtes comme celle que suggère par exemple l’Angleterre en 1862 parce que quelqu'un avait proposé à la Chambre roumaine la déposition de Cuza (1). Puis ce sont les facilités faites par la France aux jeunes Roumains qui désirent entrer à l'Ecole de Metz (2) ou faire un stage sur les navires français (3) et les conseils de toute nature donnés par le ministre des Affaires Etrangères de France ou son représentant à Constantinople. C’est donc avec une entière sincérité que Costache Negri écrit à Cuza des phrases comme celle-ci : « … car la France qu’il [Tillos] représente est le pays désintéressé et généreux par excellence qui tend la main aujourd’hui aux nationalités, du fait de la position que lui ont assignée sa grandeur et sa puissance en Europe », ou encore : « Il ne faut laisser la France à aucun prix se refroidir à notre égard, car c’est bien la seule Puissance, à mon avis, sur laquelle nous puissions véritablement compter... » (4) Et c’est tout aussi sincèrement que Cuza exprime sa gratitude à Drouyn de Lhuys ou à Moustier (5). Si la France, seul appui de Cuza, se décide à l’abandonner elle aussi, aucun autre Etat ne le prendra sous sa protection. C’est à Paris qu'est le nœud de la situation. Brätianu est envoyé à Paris.

D'ailleurs les circonstances semblent favorables à la conjuration. Même de ce côté, à diverses reprises, des orages ont assombri l’horizon franco-roumain : ils se sont toujours dissipés. Mais à partir de 1864 le ciel reste sombre. L’irritation profonde qu’Alecsandri signale dans sa lettre du 20 février 1864 (6) et qui se traduit, entre autres, par cette phrase de Drouyn de Lhuys : « Que vous dirai-je, depuis dix-huit mois que je suis au Ministère il ne m’a pas été donné une seule fois d’entendre une bonne nouvelle des Principautés! », cette irritation reparaît par intermittence pour être portée au paroxysme par le coup d'Etat qui,

(1) Acad. Roum., n° 4857, f. 344.

(2) Acad. Roum., n° 4858, f. 7.

(3) Zbid., £. 65.

(4) Cf. doc. n° 3.

(5) C£. doc. n° 15.

(6) Acad. Roum., n° 4858, f. 371 sqq

suivant les paroles du même ministre, a mis le comble aux infractions qui ont été faites au traité de Paris et à la Convention (t). Cette froideur est assez marquée pendant l’année 1865, et l’émeute du 15 août fait à Paris le même effet déplorable que dans les autres capitales (2).

Le Moniteur du Soir du 21 septembre 1865 donne publiquement au prince Cuza des conseils qui ont l’allure de graves reproches, et cet article soulève en Moldo-Valachie un retentissement immense. Sans doute Drouyn de Lhuys continue à s'opposer à ce qu'aucune mesure soit prise contre les Principautés, mais Alecsandri est assez effrayé de ses dispositions pour télégraphier en chiffre, le 17 octobre, que le ministre voit la situation du prince compromise (3). Au début de 1866, Tillos, comme ses collègues, fait auprès de Cuza, pour l’objurguer de changer de politique, une démarche pressante qui n’est pas restée inconnue des ennemis du prince. Ce demi-mécontentement, habilement exploité, risque d’amener dans la situation de Cuza un affaiblissement que Moustier est le premier à reconnaître et signale, le 7 février, à Drouyn de Lhuys en insistant sur l’opportunité qu’il y aurait, pour la France et l’Angleterre, à affirmer publiquement leur volonté de maintenir l’état des choses dans les Principautés (4).

La sévérité des jugements de Tillos, maintes fois signalée par Alecsandri à Paris et par Bärdeanu à Constantinople, est assez publique d’autre part pour que l’on puisse penser que l’effet de ses rapports ne doit pas être nul ni sur l’Ambassade ni sur Drouyn de Lhuys. Et surtout, plus encore que le consul, le colonel Lamy, chef de la mission militaire française, adresse, au su de tous, au maréchal Randon des rapports tout à fait pessimistes sur l’état des Prineipautés. En 1865, notamment, Baligot s’en plaint amèrement dans une lettre à Bärdeanu, où il ajoute que le colonel ne fait pas mystère de ses sentiments (5).

Aussi il est évident que l’appui constant prêté par la

(1) C£. doc. n° 19.

(2) C£. doc. n° 27.

(3) C£. doc. n° 29.

(4) Cf. doc, n° 48.

(6) Cf, doc. n° 31.

France au gouvernement du prince Cuza: n’est pas sans réserve eb que l’on peut agir utilement à Paris pour essayer de discréditer l’hospodar. La difficulté est d’aviver les défiances au point que le gouvernement de l'Empereur ne se contente point de remontrances et abandonne Cuza à son sort. La campagne est habilement menée. L'un de ses thèmes est la prétendue russophilie du Prince roumain. Quelque paradoxale que nous puisse paraître cette accusation, le grief est ancien. Il semblerait qu’il soit né avant tout en Angleterre; c’est du moins l’opinion de Jean Alecsandri (1). Mais il reparaît avec insistance à Paris dès que l’on a des doutes sur la politique des Principautés. Alecsandri le signale dès janvier 1863 dans l'esprit de Drouyn de Lhuys, à propos du passage par la Roumanie d’armes destinées à la Serbie (2); en février il à bien de la peine à persuader le ministre de l'Empereur que Cuza ne compte pas sur l’appui de la Russie en cas de dissolution de la Chambre (3); nous venons de signaler les lettres du mois d’avril où Alecsandri rapporte les effets de ce « cauchemar anglais » (4); il se plaint, le 19 août, de voir Place, l’ex-consul de Tassy, faire chorus avec ceux qui accusent les Principautés de tendances russes (5); le 10 novembre il rend compte des soupçons d’après lesquels le prince Cuza, à l’instigation de la Russie, préparerait, d'accord avec les Serbes, l'invasion de la Turquie (6); le 29 il rapporte que Drouyn est revenu sur cette prétendue influence (7). Dans ce même mois de novembre, Bärdeanu écrit de Constantinople que l’ambassade croit le nouveau ministère constitué sur les indications du consul de Russie (8). En vain Cuza fait répondre que la sécularisation des couvents est la meilleure preuve que cette entente n'existe pas (9); le reproche reste latent et ne fait que prendre consistance

(1) Cf. doc. n°5 8 et 9.

(2) « Mais soupçon influence russe prédomine visiblement » (télégramme du 28 janvier, Acad. Roum., n° 4858, f. 149.

(3) Alecsandri à Cuza, 9 février 1863, Acad, Roum., n° 4858, f. 164-165.

(4) C£. doc. n° 8 et 9.

(5) Acad. Roum., n° 4858, f. 251.

(6) Tbid., £. 313.

(7) Alecsandri à Cuza, Acad. Roum., n° 4858, f. 322.

(8) Acad. Roum., n° 4859, f. 103.

(9) Cuza à Alecsandri, n° 48656, f. 162.

sous l’influence évidente des campagnes menées contre le prince par les émigrés et par la presse, contre laquelle Alecsandri mène de son côté une lutte vigoureuse (1), allant parfois, en désespoir de cause, jusqu’à la corruption (2). Pendant toute l’année 1865, ce singulier grief de russophilie revient avec une régularité déconcertante dans la correspondance diplomatique roumaine. Bärdeanu le signale à Constantinople le 28 février (3), et croit savoir, le 29 mars, que Cuza est desservi sur ce point par Tillos (4). Quelques semaines avant la révolution, en janvier 1866, la démarche énergique des représentants des Puissances, France en tête, prend acte du projet de ministère Moruzi pour” insister sur le mécontentement que produirait une orientation trop nette vers la Russie.

On voit par cette gradation combien habile a été la propagande anti-cuziste à Paris, propagande à laquelle Ton Brätianu à évidemment pris une part active, couronnée par sa brochure de 1866 (Le Panslavisme. Le prince Couza, la Roumanie et la Russie), où il attaque le prince Alexandre avec une violence volontairement injuste et le pose nettement en satellite de la Russie. Bien avant qu'elle paraïsse, le Cabinet princier sait si bien d’où vient le danger qu’il se renseigne de temps en temps sur l’action de Ion Brätianu. Alecsandri signale le chef libéral parmi les informateurs de la presse parisienne (5), dès le 10 janvier 1865, et bien que parmi ceux-ci se trouvent des Stirbei, des Bibescu et autres princes ou grands boyards, c’est Brätianu que Cuza demande de surveiller, et il l’obtient en effet presque jusqu’à la veille de l’attentat : le 12 février encore, Alecsandri le rassure à ce’sujet (6).

Il est à peine besoin de justifier le prince Cuza du reproche de russophilie. Ses sympathies nettement françaises, la confiance absolue témoignée à son secrétaire français Baligot de Beyne, son offre d’alliance à l'Empereur au

(1) Cf. doc. n° 12, 24, et Acad. Roum., n° 4858, passim,

(2) Cf. Acad. Roum., n° 4858, f. 506-507.

(3) Acad. Roum., n° 4859, f. 196.

(4) Ibid., f. 382.

(6) Cf. lettres d’Alecsandri à Baligot, 1er février 1866 (Acad. Roum, n° 4865, f. 513), 4 février (bid., f. 515) et 12 février (Ibid, f. 524).

moment de l'affaire de Pologne, sa politique à l’égard des couvents grecs, protégés du tsar, ses lettres à ses agents où il dénonce l'entente entre la Russie et l’opposition de droite (1), sa franchise même à l'égard du consul de Russie (2), et, par-dessus tout l'hostilité presque constante de cette Puissance, sont des arguments assez forts pour permettre d'affirmer que cette prétendue russophilie n'était qu’un prétexte commode, pour l’Autriche de justifier une occupation éventuelle (3), pour l’opposition de compromettre Cuza aux yeux de l’Angleterre et de la France (4).

Il n’est pas impossible que les conjurés, pour renverser Cuza, et pour le faire à la date qu’ils ont choisie, aient eu, en dehors de leurs griefs personnels et des circonstances d'apparence favorable qui se présentaient, un autre motif tiré des dispositions mêmes du Prince Régnant. Fatigué, découragé, malade, ayant réalisé tous les vœux des divans ad hoc, à l'exception du Prince étranger auquel il pensait d’ailleurs souvent, ayant au surplus accompli les principales réformes qu'il s'était proposées, Cuza avait déjà plusieurs fois prononcé le mot d’abdication. Or, cette solution ne répondait qu'imparfaitement au but poursuivi; un départ volontaire supprimait l'ennemi, mais se

(1) Cuza à Costache Negri, 26 juin 1861, Acad. Roum., n° 4863, f. 98. Cf. doc. n° 13.

(2) C£. notamment doc. n° 30 (« Personne ne sait mieux que vous que je n'étais nullement un agent de la Russie. »).

(3) Bärdeanu l’affirme formellement le ler novembre 1863 : cf. Acad. Roum., n° 4859, f. 103.

(4) Bibliographie. — À. D. XexoPoz, Domnia lui Cuza Vodü, II. On trouvera des indications contemporaines des événements sur la politique supposée des cabinets, depuis le Congrès de Paris, dans Ugrcini, La question des Principautés devant l’Europe, Paris 1858; FicquezmMonT, La politique de la Russie, Paris 1854; *** (A. Lévy), Napoléon IIT et les Principautés danubiennes, Paris 1858; *** L’ Autriche et les Principautés roumaines, Paris 1859 ; ***/”Autriche, la Turquie et les Moldo-valaques, Paris 1856; THOUVENEL, Trois années de la Question d'Orient (1856-1859), Pans 1897; Buzwer, Life of Palmerston, III; Duveyeier, L’Autriche dans les Principautés danubiennes, Paris 1858; L. Dounar, Les Principautés Unies et l’Europe occidentale, Paris 1860; Ep. QuineT, Les Moldovalaques, Revue des Deux-Mondes, janvier 1856; N. IoncA, Partea lui Napoléon III — lea în Unirea Principatelor, Bucarest 1915; etc., etc.

prêtait moins bien à l'établissement de l’état de choses qu'on voulait réaliser. Il s'agissait de ne pas se laisser surprendre par les événements, mais de les diriger et d'obtenir l’abdication, non quand le Prince le voudrait, mais au moment choisi par la conjuration.

On a peu insisté jusqu'ici sur ce côté de la question. On a affecté, en général, de ne pas croire à la sincérité de la lassitude du prince Cuza, peu compatible en effet avec les aspirations vers la dictature et l’enivrement du pouvoir qu’on lui prétait.

T1 semble que là encore il faille rendre justice à l’hospodar. Certes il n’a jamais été insensible à la douceur de régner, mais il en sentait encore plus vivement le poids. Il n'avait jamais désiré le rang suprême, d’une part parce qu'il ne pouvait penser avoir la moindre chance d'y atteindre, d’autre part parce que lui-même, patriote sincère, était partisan convaincu du Prince Étranger, seul capable, à ses yeux comme à ceux de beaucoup de bons Roumains, de donner au pays ce qui lui manquait, une direction ferme, indépendante des partis et des questions de personnes, rencontrant à l’intérieur moins d’entraves dans la réalisation de ses projets et pouvant espérer plus facilement quelque appui hors des frontières. Alexandre Cuza avait proclamé ce credo en 1857; il l’avait répété en montant sur le trône, se déclarant dépositaire d’une couronne qui appartenait à un autre (1), et à plusieurs reprises ses adversaires, croyant l’embarrasser, lui rappelleront cette promesse de réaliser le vœu du pays, c’est-à-dire le Prince Étranger (la Commission de Focsani en 1859, Kogälniceanu en 1859, Gr. Sturdza en 1863, sans compter de constantes allusions pendant tout -le cours du règne même). En réalité, il n’oubliait pas ses propres convictions ; il les exprimait parfois, lorsqu’il se sentait trop pressé par les remontrances de l’opposition ou des consuls. Il faut naturellement faire dans ces déclarations la part de la menace. Lorsqu’en février 1863 Negri {déclare à l’ambassadeur d'Angleterre que son Altesse « harcelée de cette façon était bien homme à se mettre à la tête des partis et

(1) Cf, Monitorul, 5 février 1859,

faire cause commune avec eux en ce qui concerne le Prince Etranger, pour frapper de ce coup de force ces partis dont le Prince Étranger sert de prétexte » (1) ; qu’il affirme en juillet à Aali Pacha que Cuza abdiquera si on l’entrave dans ses réformes (2), il est évident que l’agent roumain songe surtout à faire pression sur son interlocuteur. Mais les velléités intermittentes d’abdication exprimées personnellement par le Prince Régnant sont si peu simulées que C. Negri, familier de sa pensée et devant savoir à quoi s’en tenir, exprime à plusieurs reprises ses craintes au prince et le supplie de rester (3), tandis qu’il s’en ouvre avec quelque inquiétude dans une lettre privée à Vasile Alecsandri (4).

Dans la lettre presque suppliante que Cuza, sentant se refroidir l’amitié de la France, écrit à Napoléon IIT le 1e octobre 1865, il déclare formellement qu’il est prêt à descendre du trône si l'Empereur juge utile d’y faire monter quelqu'un de plus énergique et il semble même le prier de désigner son successeur (5); en décembre, dans son message d'ouverture de la session 1865/66 du Parlement, il répète qu’il a reçu la couronne « comme un dépôt sacré » (6), et au moment des démarches parallèles des consuls au début de 1866, il répond avec force que le seul moyen de tirer la Roumanie du chaos qu’on lui reproche est de lui accorder un prince étranger (7).

Ces déclarations ne restaient pas confinées dans le silence des cabinets ; les bruits d’abdication couraient si fort à la fin de 1865 qu’au mois de novembre Tillos venait, assez agité, déclarer à Baligot que l’idée de partir et de céder la place à un prince étranger, idée dont on parlait partout, ne pouvait être soufflée que par la Russie (8). La facilité avec laquelle le prince Cuza a signé son acte d’abdication le 23 février et s’est résigné à rentrer dans la

(1) Negri à Cuza, 19 fév. 1863, Acad. Roum., n° 4857, f, 348.

(2) Lbud., £. 391 v.

(3) CE. doc. n°5 4 et 5.

(4) 9 juillet 1861 (Acad. Roum., n° 2254, f. 176).

(5) C£. doc. n° 28.

(6) Monitorul, 5/17 décembre 1865. UE

(7) Eder à Mensdorf, 21 janvier (V. B., I, ?. 37-43); 30 janvier (Zbid., f. 68-70).

(8) Cf. doc. n° 31.

vie privée, ses déclarations aux consuls le lendemain (1), sa lettre au général Golescu, deux jours après, où il rappelle ses anciennes promesses et renouvelle sa foi dans la destinée de la Roumanie sous un sceptre étranger (2), semblent assez indiquer que l’idée de déposer la. couronne lui était familière.

Cette prompte résignation à également frappé quelques contemporains, puisque le publiciste Ubicini, très versé dans les affaires des Principautés, écrivait, trois semaines après l’événement, qu’il était fort possible que Cuza ait réellement songé à abdiquer (3).

On voit que, quelle qu’ait été la pensée du prince, on parlait de plus en plus dans le public de ses projets d’abdication, et il est compréhensible que si l’on voulait assurer la réussite du plan concerté et l’avènement d’une dynastie étrangère que l’on pût choisir, il fallait être maître des événements et ne pas attendre un départ volontaire qui dérangerait tous les calculs. Sans compter que si le prince descendait du trône de son propre mouvement, rien ne pourrait justifier un exil; et malgré ses propres sentiments, qui ne voyait qu’un Prince ayant eu la gloire de réaliser à lui seul, en si peu de temps, toutes les revendications nationales exprimées paz les divans de 1857, et terminait sa vie politique par une retraite volontaire, jouirait d’une popularité immense qui n’iraït pas sans danger pour l’autorité de son successeur ? (4).

Telles paraissaient être les principales raisons pour lesquelles, dans la nuit du 22 au 23 février 1866, le prince Cuza était décrété d’arrestation et le comte de Flandre proclamé dans la même journée.

(1) Cf. doc. n°5 48 et 51.

(2) Lettre publiée plusieurs fois, notamment dans les Archives diplomatiques, 1866, II, p. 286.

(3) Les Principautés Unies devant la Conférence, pp. 22 sq.

(4) C’eût été, dit Radu Rosetti dans ses si intéressants Mémoires, une véritable apothéose qui lui aurait assuré pour le reste de son existence une influence immense sur toute la vie politique roumaine ( Amantiri din copiläne, p. 205). On sait comment, en 1867, le prince Charles ne crut pas pouvoir accorder à Cuza, « pour le moment encore », l’autorisation de revenir en Roumanie pour régler certaines affaires personnelles. Ce n’est qu'en 1870, après l’élection de Cuza comme député dans le département de Mehedinti, que le nouveau prince rouvrit à son prédécesseur les portes de laRoumanie. Cette fois c’est Cuza qui refusa.

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