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CHAPITRE II

La Situation créée par la chute du prince Cuza. Le problème de l'Union et du prince étranger.

Grâce à la promptitude des mesures prises, le coup d'Etat du 23 février avait obtenu à Bucarest un plein succès. La population, surprise, n’avait pas réagi, et un gouvérnement provisoire, ayant à sa tête une lieutenance princière composée de Ion Chica, du général N. Golescu et du colonel Haralamb, était maître de la situation.

Il restait à obtenir l’assentiment de l’Europe.

Le moment, avons-nous dit, était favorable et un refroidissement sensible marquaiït les relations du prince Cuza avec les Grandes Puissances. C'était un atout; mais ce n’était pas une certitude et il ne s’ensuivait pas de ce mécontentement que les Cours dussent accepter la disparition de l’hospodar par des moyens révolutionnaires. On l’allait bien voir.

L’hostilité de la Russie à l’égard du prince, par exemple, était tellement évidente que les conjurés pouvaient croire ce pays acquis d'avance à son renversement. S'ils l’ont réellement pensé, ils se sont mépris complètement sur les conceptions de Pétersbourg. Quelque mauvais au point de vue russe que fût le gouvernement de Cuza, il valait encore mieux que les incertitudes et les surprises qui pouvaient naître d’une révolution. Budberg l’avait dit sans ambages au prince Stirbei (1), qui lui faisait des ouvertures en novembre 1865, et le 17 janvier 1866, quatre semaines avant l’abdication, Revertera, ambassadeur d'Autriche à Pétersbourg, signalait à Mensdorf des dispositions toutes semblables chez Goréakov (2).

(1) Cf. doc. n° 31.

(2) Cf. doc. n° 37.

Malgré les apparences, l'Autriche non plus ne désirait pas un renversement qui risquait d'ouvrir la porte à toutes sortes de possibilités fâcheuses : celle d’un prince étranger par exemple, moins disposé que quiconque à souffrir l’ingérence européenne dans les affaires du pays, à moins que ce ne fût, chose pire encore, le duc de Leuchtenberg, l’éternel candidat, dont l’avènement marquerait dans le duel austro-russe dont les Principautés étaient l’enjeu un coup sensible à la politique des Habsbourgs. Mieux valait le statu quo : Rechberg donnait à Revertera, le 4 décembre 1864, des instructions formelles en ce sens, qui, du point de vue de Vienne, étaient la sagesse même (1).

La Turquie, si peu sympathique que lui fût le prince Cuza, allait-elle accepter un tel fait accompli, elle qui, plus encore qu’au fond des choses, tenait à la forme ? Suffisait-il de lui dire que, le lien de vassalité n’ayant subi aucune atteinte, elle n’avait aucune crainte à avoir (2)? C'était bien peu probable. Mais Ion Ghica, ancien prince de Samos et grand connaisseur du monde musulman, pensait sans doute qu’il saurait se rallier les ministres du Sultan.

Et que dire de l’Angleterre et de la France ? la première si attachée aux conventions, la seconde si hostile à ce qui pouvait agiter les Principautés. Le 7 février encore, Moustier, malgré les réserves que nous avons faites plus haut, annonçait à Drouyn de Lhuys son parfait accord avec son collègue d'Angleterre lord Lyons, pour aider le prince Cuza à se maintenir (3). Mais Brätianu, qui avait passé une partie de sa vie en France, et qui y agissait sans discontinuer depuis plus d’un an, avait bon espoir de trouver les mots qu’il faudrait.

Aussi bien des problèmes plus graves peut être encore que l'opinion des Puissances allaient se poser : des problèmes qui touchaïent à l’avenir même des Principautés Avant tout, l'existence de l’Union était en jeu ; et il allait falloir résoudre en même temps celle de la dynastie, sous peine de ne jamais en sortir.

(1) Archives de Vienne, Russie 1864, x-51, Expéditions 2, f. 236.

(2) C’est le raisonnement que le Gouvernement provisoire ne cesse de lui tenir : cf. lettre au Vizir; Ion Ghica à Mavrogheni, doc. n° 327.

(3) C£. doc. n° 48.

L'Union, réelamée par les Divans ad hoc de 1857, réalisée en fait par Cuza, n’avait point été définitivement consacrée par la Cour suzeraine ni par les Puissances garantes. La Convention du 19 août 1858 n'avait fait droit que nominalement aux vœux des Divans, en acceptant le terme de « Principautés unies » et en créant la Commission centrale de Focsani (pour l'élaboration des lois d'intérêt général) et la Haute-Cour de justice et de Cassation (1). La double élection de 1859 n’avait entraîné encore qu’une union personnelle, acceptée, pour cette fois seulement, par la Porte (2); Cuza n’en avait pas moins obtenu en 1865 le Ministère et l’assemblée uniques (3). Le coup d'Etat de 1864 avait fini, tant bien que mal, par être entériné (4); un Sénat était créé, remplaçant la Commission centrale supprimée en 1861, ainsi qu’un Conseil d'Etat. L'Union avait été ainsi peu à peu réalisée par les patients efforts du prince Cuza; mais qui ne voyait que, lui disparu, tout était remis en question ? La Porte n'avait pas révoqué son expression « pour une fois seulement », et cette réserve engageait tout ce qui s'était fait depuis 1861. En fait, comme le dira très bien Drouyn de Lhuys dans sa cireulaire du 17 mars 1866, on ne pouvait toucher à l’Union qu’en abattant tout un édifice et en provoquant les troubles les plus graves. En droit cependant, la Turquie et les Puissances pouvaient réclamer le retour à l’état de choses d'avant 1861, c’est-à-dire la convocation d’une Assemblée moldave et la nomination de deux princes. Le danger qui en résultait d’une agitation plus ou moins grave n’était pas pour déplaire à celles des Cours qui pouvaient être amenées, par leur situation géographique ou politique, à désirer se réserver, un jour ou l’autre, la possibilité d’une intervention. La question se posait avec d’autant plus d’acuité que l'opinion n’était pas unanime, en Moldavie, sur la nécessité du maintien de l’Union. Stoïquement,

(1) Texte dans Archives diplomatiques, 1865, TITI, pp. 105 sqq; cf. 1866 IE, pp. 102-113.

(2) Protocole du 6 septembre 1859; cf. Archives diplomatiques 1863, TI, p. 99.

(3) Firman du 2 décembre 1861, cf. Archives diplomatiques 1863, pp. 102 sqa et 1866, I, pp. 200-202.

(4) Acte additionnel à la convention de 1858, 28 juin 1864; cf. Archives diplomatiques, 1865, II, pp. 384 sd.

cette province avait supporté la diminution de son indépendance, la décadence de sa Capitale; mais quelques années assez dures avaient passé, non sans éveiller des regrets bien compréhensibles. Vasile Alecsandri, comme bien d’autres, les avait prévus dès 1861, et, comme bien d’autres également, Costache Negri s’en consolait en mettant la grandeur du pays au-dessus de toute autre considération : « Tu me parles, lui répond-il le 2 juin 1861, des pertes futures de la bonne ville de Tassy mise sur le second plan. C’est un mince malheur en vue de l’Union, et je suis tout à fait de ton avis que l’agriculture moldave n’en aura qu’à gagner » (1). Trois ans après, c’est sans amertume que le Conseil Municipal de fassy, le 22 avril 1865, attire l’attention du prince régnant sur la décadence de la ville : « Nous manquerions à notre mission si nous ne vous disions, fût-ce en peu de mots, que notre ville décline de jour en jour, du fait de l’arrêt de l’industrie, du commerce et du crédit intérieur, de sorte que, si l’état de choses actuel se prolonge, nous ne savons si les paroles allégoriques prononcées par M. le prèmier ministre au Parlement, à savoir que l’herbe pousse dans les rues de Tassy, ne deviendront pas une triste réalité... » (2). La harangue se termine seulement par un appel à l’aide. Mais tous ne sont pas aussi résignés. Les prétendants au trône vont répétant que l’union a été un malheur (3), et assez nombreux sont ceux qui, en Moldavie, commencent à croire, ou à dire, que l’Union n’a été qu’une annexion à la Valachie. Dès la nouvelle de l’abdication, une partie des conservateurs de Iassy demandent la séparation (4), donnant ainsi des armes aux Puissances intéressées à la dislocation du bloc moldo-valaque.

En admettant l’Union sauvée, il fallait savoir par qui remplacer le prince Cuza. Les conjurés, nous l’avons vu, étaient décidés à faire triompher le principe du souverain étranger. Il fallait pour cela briser les intrigues locales et vaincre les résistances des Puissances.

(1) Acad. Roum., n° 2254, f. 167.

(2) Cf. doc. n° 17.

(3) Cf. plus haut, p. 6 leurs calculs démasqués par le prince Cuza. (4) C£. doc, n°5 78, 108, 167, 234 et passim.

Les premières n'étaient point très graves si l’on avait raison des secondes. Le gouvernement provisoire saurait bièn maintenir l’ordre. De grands noms allaient se présenter sans doute, des Sturdza, des Bibescu, des Brâncoveanu, des Stirbei, d’autres encore : la proclamation rapide d’un prince étranger permettrait de déclarer séditieux leurs partisans et de les traiter comme tels. Affaire de police, qui n’allait cependant pas sans quelque aléa. Mais le gouvernement provisoire était décidé aux mesures les plus rigoureuses et n’hésiterait pas à faire mitrailler la foule si besoin en était.

Mais la grosse question était précisément de faire accepter le principe de la dynastie étrangère par l’Europe. Chose curieuse, cette solution si simple, couramment appliquée au temps des frères ou des généraux de Napoléon Ier (1) et tout dernièrement encore en Grèce (2) et au Mexique, était cette fois préconisée par les Roumains et refusée par l'Europe. Cette question du prince étranger revêt dans les Principautés un aspect assez original pour que nous nous y arrêtions un moment.

D'où est née l’idée d’un prince étranger pour les Roumains ?

Il semble bien que ce soient les Roumains eux-mêmes qui en aient parlé les premiers. Hugot, consul de France à Bucarest, écrit en effet le 12 janvier 1824 à Chateaubriand, alors ministre des Affaires étrangères, que les Moldaves « disent très hautement qu’ils ne peuvènt pas se gouverner eux-mêmes et qu'il leur faudrait absolument un maître étranger »(3). Il s’agit ici de ce parti qui sera plus tard le parti libéral et qu’on appelait alors les ciocor (mot intraduisible que le terme de « parvenu » rend bien imparfaitement) ou cérvunari (déformation populaire de Vitalien « carbonari »). Quelques années plus tard, un factum, valaque cette fois, réclamait, entre autres revendications nationales, l’Union sous une dynastie héréditaire de l’Allemagne du Nord (4). En 1834, un homme qui

(1) Jérôme, Louis, Joseph, Bernadotte, Murat. (2) Othon en 1832, Georges en 1863.

(3) Hurmuzart, Documente, XVI, p. 1131.

(4) Hurmuzart, tbid., X, pp. 647-649.

HENRY. f; 3

34 L'ABDICATION DU PRINOH OUZA

avait quelques chances d'arriver un jour au trône, le Beizadé Ghica, déclarait que, quoique fils et neveu d’hospodar, il n’était point de sacrifice qu’il ne fit pour voir son pays uni sous un prince étranger (1). En 1839, la « Conjuration confédérative », complot dirigé contre Michel Sturdza, hospodar de Moldavie, demandait entre autres la protection commune de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Russie, ainsi qu’un prince héréditaire choisi parmi les dynasties étrangères : les conjurés voyaient loin et proposaient même, avec les Principautés de Valachie et de Serbie, une union dans le genre de la Confédération germanique (2). Mais c’est surtout à partir de 1848 que l’idée prend corps, sous les formes les plus diverses : ainsi Ion Maiorescu, agent de Valachie près la Diète de Francfort, proposait que l’Autriche renonçât à ses possessions italiennes en échange de la création d’un royaume de Roumanie comprenant la Bukovine, la Moldavie, la Valachie et la Transylvanie, unies sous le sceptre d’un prince autrichien sous la suzeraineté de l’Allemagne (3). Napoléon III paraît s’être souvenu de cette proposition, parmi les divers projets qu’il soumit à l’Autriche pour régler la question de la Vénétie (4). De 1848 à 1857 la presse française se remplit d'articles, inspirés par les Roumains, renouvelant et exposant sans trêve les revendications nationales des Principautés, qui, aux Divans ad-hoc de 1857, deviendront les Quatre Points : autonomie, union, prince étranger, gouvernement constitutionnel. On sait les efforts désespérés tentés par les Divans dans ce sens, et comment, devant l’opposition de l’Europe et malgré l’appui de la France, ni l'union, ni le prince étranger ne furent accordés ; comment la double élection du prince Cuza tourna la diffculté; comment celui-ci réalisa, non sans peine, la plus grande de ces deux revendications, l’union, et songea peut-être à accomplir la seconde.

À une date aussi reculée que 1834, il n’était pas encore

(1) Sturdza, Documente Renasterer, 1X, p. 449.

(2) X£NoPoz, Partidele politice, p. 195.

(3) Lettre à À. G. Golesou, 14 septembre 1848, cf. ou 1848, IV, pp. 358 eq. ; 1D., 16 sept., 2bid., p. 398; 1D., 17 sept., ibid, p. 4

(4) CE. plus loin, p. 69).

question, dans les conseils de l’Europe, de la réorganisation du statut des Principautés. Il est une nation cependant qui, dès les premières discussions diplomatiques, a fait siennes les revendications moldo-valaques : c’est la France. Les Russes, à vrai dire, y songèrent un moment; mais c’est qu’ils espéraient qu’en ce cas la dynastie serait russe. Dès 1834, Bois le Comte écrivait que la Russie n'était primitivement pas hostile à l’Union, mais qu’elle s’en désintéressa du jour où Catargi eût déclaré que le prince ne devait pas être choisi dans un pays voisin (1). Pendant les mouvements de 1848, le gouvernement du tsar était violemment opposé à l’idée de l’union, sachant que la candidature du duc de Leuchtenberg n’avait pas de chance d’aboutir. Au contraire les ministres de Napoléon III acceptèrent d'emblée la proposition. Lorsque la question des Principautés se posa à la suite de la guerre de Crimée, Bourqueney, le plénipotentiaire français, proposa à la Conférence de Vienne, le 24 mars 1855, l’Union et le prince héréditaire, indigène, ou, ce qui vaudrait mieux encore, issu d’une des familles régnantes d'Europe (2). L’Angleterre et la Porte combattirent vivement le projet français, même réduit à l’Union, probablement parce que les Roumaïns considéraient, justement, que la question de l’Union était liée à celle du Prince étranger. Cette idée était partagée par la France également : Thouvenel croyait dès cette date une dynastie indigène impossible : « Ces pays, sans doute, sont hors d’état aujourd’hui de produire une dynastie nationale, et il y aurait bien quelque diffculté à faire accepter aux Moldaves un Prince Valaque, comme aux Valaques un Prince Moldave. Cet embarras, toutefois, aurait pu être tourné, si le choix de l’hospodar, retiré à l’élection, eût été remis à la Porte d’accord avec ses alliés. Cet hospodar indigène aurait-il eu toutes les qualités désirables dans le chef d’une administration ? Je l’ignore et j'en doute... » (3). À l’appui de cette opinion, Bibescu,

(1) Cf. Xaworor, Partidele politice, p. 174; et Sturdza, Documente Renasterei, III, p. 207.

(2) Annexe au Protocole 6. Cf. SrurDzA, Doc. Renasterei, II, pp. 641-643. (3) Lettre à Walewski, 11 sept. 1856, cf. STurDzA, Doc. Renasterei, III,

à la séance du 7 octobre 1857, au Divan ad hoc de Valachie, expliquait les avantages du Prince étranger : «.. Nous ne trouverons le salut que dans une maïn ferme et puissante, capable de nous arrêter au bord du précipice et de nous remettre dans le droit chemin. Et cette main, nous ne la voyons que chez un Prince étranger, car il nous apportera, outre la puissance matérielle indispensable, la puissance morale que lui donneront ses alliances et ses relations avec les têtes couronnées; car lui seul pourra nous arracher à ces discordes et ces rivalités que fait naître parmi nous l’ambition de la première place (1)... » C’est en partie cette liaison des deux idées, Union et dynastie étrangère, qui fit rejeter l’Union par la Turquie. « L'Union matérielle des Principautés, écrit Thouvenel à Walewski le 8 mai 1856, n’est pas ce qui répugne le plus à la Porte; ce qu’elle redoute, ce sont les conséquences probables de la mesure, c’est-à-dire la nomination d’un Prince étranger, l’intronisation d’une dynastie héréditaire, et, peut-être, dans un temps donné, une séparation absolue... » (2). « Le projet de réunion, déclare quelques semaines après Aali Pacha à Thouvenel, à été conçu à l’étranger, ou tout au moins sous l'influence d'événements extérieurs, en 1848, à une époque où la résurrection des nationalités était à l’ordre du jour. La réalisation de ce projet serait un premier pas vers le démembrement de l’Empire Ottoman, et les conséquences s’en feraient immédiatement sentir en Servie…. » (3).

La France ne se tint pas pour battue. Walewski essaya de sauver l’Union en sacrifiant le Prince étranger (4), tandis que, patiemment, sans se décourager, les Roumains maintenaient leur point de vue. Boerescu, dans son opuscule « La Roumanie après le Traité de Paris », soutenait avec force l’opinion que l’union datait des temps les plus reculés (ce qui était peut-être faire quelque violence à l'Histoire), qu'elle était une nécessité psychologique, matérielle et poli-

(1) Srurpza, Ibid., VIZ2, p. 17.

(2) Ibid., III, k 458.

(É} Reise de Thouvenel à Walewski, 6 juillet 1856, cf. Srurpza, 1bid.,

‘(4) Instruètions de Walewski à V. Place, 13 sept. 1866; cf, SruRpza, Doc. Renasterei, III, pp. 819-820.

tique, et que d'autre part tout gouvernement était impossible s'il n’était aux mains d’un Prince étranger (1). Les Moldaves, en pleine connaissance de tout ee que l’Union leur ferait perdre, y poussaient sans hésiter, et leur Comité de l’Union, fondé le 6 juin 1856, inscrivait le Prince étranger en tête de toutes ses revendications (2). Cet élan universel faisait impression à Paris; lorsque la diplomatie française paraissait renoncer à l’idée de la dynastie étrangère, c'était uniquement afin de rallier les Puissances à l’Union, mais son siège était fait. La presse française appuyait l’idée de toutes ses forces. Royer Collard préfaçait le livre de Boerescu. Un publiciste bien connu des Roumains, Paul Bataïllard, qui mit son talent à leur service pendant une partie de sa vie, écrivait, cette même année 1856, une petite brochure intitulée : « Les Principautés de Moldavie et de Valachie devant le Congrès », dont les idées, disait-il, étaient inspirées « par l’immense majorité des Moldovalaques présents à Paris » (3). IL y exposait que l’autonomie des Principautés était menacée par la politique russe et autrichienne, et qu'il n’y avait pour la garantir que deux solutions : 19 l'indépendance, s’il se pouvait (car la Turquie n’avait pas toujours rempli ses devoirs de suzeraine et les Roumains étaient prêts au rachat du tribut); 2° maintenir la suzeraineté, mais strictement définie, comme elle l'était par les traités existants, et autoriser l’Union, promise par le Règlement organique, favorable aux Principautés et à la Turquie elle-même, surtout si — revendication à noter — la frontière orientale était reportée du Prut au Dniestr, comme avant 1812. De ce pays refondu, il faudrait confier le gouvernement, non certes à une République, ni même à un boyard, « à moins, peut-être, qu’il ne dût son origine à une élection vraiment universelle. Hors de là, son autorité serait compromise et son temps dépensé dans des luttes personnelles de chaque jour. Il ne reste donc plus qu’une seule alternative : un prince étranger, un prince appartenant de près ou de loin à quelqu’une des familles régnantes de

(1) Srurpza, ibid., pp. 13-113; cf. principalement le $ 4, pp. 64 sqq. (2) In., sbid., pp. 520-522.

(3) Les Prinçcipautés devant le Congrès, p. 60.

l’Europe, choisi ou reconnu par toutes les Puissances, et

placé par là, en même temps que par sa seule qualité

d’étranger, et s’il se pouvait par ses qualités personnelles,

au-dessus ou en dehors des rivalités des boyards » (1).

Ce sont presque textuellement les arguments invoqués

depuis toujours par les Roumains eux-mêmes. Ubicini, en 1866, rapportera une conversation qu’il a eue avec Grégoire Ghica peu après la chute de ce dernier, et où

l’ex-prince lui a exposé avec force l’état d’anarchie résul-

tant du fait que les changements continuels de princes

au xix£ siècle ont eu pour résultat de multiplier les espé-

rances et les candidatures. « Comme ïl n’est pas une de

nos grandes familles de boyards, en deçà comme au delà

du Milcov, qui n’ait fourni un boyard à l’une des deux

provinces, pourquoi les rejetons de ces familles ne devien-

draient-ils pas hospodars à leur tour ? Que l’on fasse choix

de l’un d’entre eux, et il le faudra bien, tous les autres se retourneront à l’instant contre lui, et travailleront en sousmain à le détruire. Que si, par aventure, le pouvoir venait

à échoir à un homme nouveau — et je n’ai pas besoin de

vous expliquer ce que j'entends par ce mot — la position

serait plus difficile encore, et je ne sache, je vous le répète,

qu’un prince de génie qui pût s’en tirer. J’ai, durant ces trois dernières années, presque rompu en visière avec les longues barbes; j'ai groupé autour de moi, j’ai appelé aux affaires tout ce que la Moldavie renfermait d'hommes

jeunes, intelligents, amis du progrès, je les ai vus à l’œuvre;

nous avons pu rendre ensemble quelques services au pays,

mais pas un d’eux ne serait en état de tenir le gouvernail dans des temps difficiles comme ceux que nous aurons sans doute à traverser. C’est pourquoi je vous le dis, si un jour mon pays doit être remis en possession de ses droits

et reprendre parmi les nations le rang qui lui a appartenu jadis, ce n’est pas un chef indigène, c’est un étranger qui aura la gloire d’arracher les tribus captives de la maison de servitude et de les réintégrer dans la terre promise » (2).

(1) Ip., tbtd, p. 63.

(2) Ugxoni, Les Principautés Unies devant la Conférence, pp. 27-28.

Ainsi munie de renseignements de première main, n'étant guidée dans les affaires danubiennes par aucune ambition personnelle, portée d’instinct vers la libération des peuples, poursuivant sur ce terrain comme sur d’autres la politique des nationalités reprise par l'Empereur, quoi d'étonnant à ce que la France ait d’emblée adopté le point de vue des Roumains et l’ait appuyé en toute occasion ? La diplomatie française soutient en 1857 les revendications des Divans si à fond que l’Autriche commence à s’inquiéter réellement pour ses propres frontières (1) et lorsque le cabinet des Tuileries en 1858 y renonce momentanément, pour ne pas rompre en visière avec toute l’Europe, Walewski, dans une circulaire aux agents français à l'étranger (20 août), maintient résolument ses conceptions : « Le gouvernement de l’Empereur, vous le savez, dit-il notamment, s’était prononcé pour l’Union complète des deux Principautés, sous le gouvernement d’un Prince étranger qu'aurait rattaché au Sultan un lien de suzeraineté. Sa conviction à cet égard ne s’est pas modifiée; elle se serait fortifiée s’il était possible, devant les manifestations unanimes des populations moldaves et valaques appelées à exprimer leurs vœux. Toutefois, obligés de tenir compte de l'opinion différente d’autres puissances, et notamment de la cour suzeraine, nous avons dû rechercher les moyens de concilier autant que possible ces divergences avec les intérêts des Principautés.. La convention du 19 août. donne aux Principautés une dénomination (2) qui est comme une sorte d’hommage rendu au principe de l’Union... » Mauvaise défaite sans doute; les intérêts des Principautés avaient été sacrifiés; mais paroles d'espoir contenant presque une promesse, et nous ne serions pas étonnés si, dans cette attitude constante de la politique française, les patriotes roumains avaient puisé de nouvelles raisons de ne pas faiblir et une foi renforcée dans une réalisation prochaine de leurs vœux. Même isolée, la France de Napoléon IIT était redoutable; la guerre d’Orient l'avait auréolée d’un immense prestige, et il paraissait à

(1) Cf. lettre de Prokesch à Buol, 24 juin 1857, Constantinople Corr.: XI1-59, n° 38 B, f. 647-649. !

(2) Celle de Principautés unies.i

tous, à lassy et à Bucarest, que l’on n’avait rien à craindre si on avait l'Empereur pour soi. D'un autre côté la place éminente occupée par la France au Sérail était une garantie du côté de la Porte.

Aussi, pendant tout le règne du prince Cuza, parle-t-on ouvertement de la question du Prince étranger, dans un sens ou dans l’autre, car si la Russie et la Turquie font en 1861 une telle résistance aux efforts de l’hospodar en vue de l’Union, c’est que pour ces deux Puissances (comme au fond, il faut l’avouer, pour les Roumains), l’Union entraînera le Prince étranger (1). Nous avons rappelé d'autre part que Cuza en était partisan, qu'il l’avait encore proclamé en montant sur le trône, et que l’opposition, de droite ou de gauche, ne manquait pas, de temps à autre, de l’en faire souvenir : Kogälniceanu, Ion Ghica, Grégoire Sturdza font quelque temps chorus avec les conservateurs, jusqu’à ce que Ion Brätianu rappelle ses amis à la prudence en montrant le danger de revenir sans cesse sur une idée dont l’Europe ne veut pas (2). L’avertissement, bon à méditer par tous, ne semble pas avoir profité aux conservateurs, puisque Lascär Catargi, le 3 mai 1861, répondit aux critiques adressées aux privilégiés par Cuza dans son mémorandum sur l’Union par une interpellation sur les intentions de l’hospodar relativement au Prince étranger, au risque, pour employer une expression devenue de mode ces derniers temps, de torpiller l'Union. Cette « bombe », comme dit Xenopol, eut pour effet précisément d'en retarder la réalisation, et elle fut cause de l’abandon momentané de l’idée de la dynastie étrangère par les libéraux, désireux de sauver l’Union avant tout,

Personne en Europe, d’ailleurs, pendant le règne de Cuza, ne voulait entendre parler de Prince étranger. La cote mal taillée de 1858, et les conséquences surprenantes que les Roumains en avaient tirées, paraissaient l'extrême limite des concessions possibles; la Russie ni l’Autriche ne voulaient, comme on disait alors, d’un Piémont à leurs

L (1) C. as à Cuza, 5/17 mars 1861, Acad. Roum., n° 4857, f, 58-59, Cf, oc. n° 7.

(2) Xunopoz, Partidele politice, pp. 392-399.

frontières, la Turquie savait bien que le Prince étranger, c'était l'indépendance, l’Angleterre craignait des complications européennes (1) et la France elle-même semblait avoir écarté cette solution tant que le prince Cuza serait là.

À plusieurs reprises en effet, Paris et l'ambassade rassurent l’envoyé roumain sur l'éventualité d’un Prince étranger (2). Il faut entendre par là que le gouvernement de l'Empereur ne voulait rien entreprendre ni contre la volonté de l’Europe, ni contre le prince Cuza, qu'il avait si souvent soutenu; mais on sentait si bien que l’idée restait vivante que Bulwer, en 1862, demande à Népri pourquoi le prince Cuza songe à offrir le trône au duc de Leuchtenberg (3), et que l’année suivante Aali Pacha s’imagine que le général Türr est venu voir Cuza pour combiner avec lui l’avènement d’un prince italien (4). En 1864, Revertera signale à Rechberg qu’on croit savoir à Pétersbourg que les Tuileries songent à un Prince étranger pour les Principautés, et Rechberg lui dit que la chose est peu probable tant que Cuza règne, mais qu’elle est à peine : douteuse si le Prince doit quitter le trône (5). Il semble toutefois que l’attitude de la France ait été moins résolue, puisque à la fin de 1865 encore Drouyn de Lhuys répond au prince Stirbei que loin de vouloir rien faire contre Cuza, il veut au contraire renforcer sa position (6), et que Tillos à la même date déclare « désastreux pour le pays » le projet d’amener un prince étranger (7). Et cependant Rechberg ne se trompait pas : il suffira de l’abdication de Cuza pour que le cabinet des Tuileries reprenne aussitôt la politique des années 1857 et 1858, mais une fois encore, il sera isolé; il essaiera alors de faire plier le gouvernement provisoire devant la volonté européenne, mais, en s’opposant à toute intervention, il rendra illusoires les menaces de la confé-

(1) Cf. doc. n° 34.

(2) Negri à Cuza, 30 juin et 14 juillet 1861 (Acad. Roum., n° 4857, £. 231

et 235).

(3) Negri à Cuza, 19r mars 1862 (ibid. f. 357). (4) Bärdeanu à Baligot, 31 mai 1863 (Acad. Roum., n° 4859, £. 62). (5) 4 décembre 1864 : Russie x-51, Exp. 2, f. 236. (6) Cf. doc. n° 31.

(7) Même document.

rence et semblera prendre plaisir à se laisser forcer a main (1).

(1) Bibliographie. — Sur la situation en 1866 : F. DAmÉ, Histoire de la Roumanie contemporaine; SEraNoBos, Histoire politique de l’Europe contemporaîne, IT; T. MaroREsOU, Zstoria Romäniei contimporane; N. IoraA, Cuza Vodà si dusmanii sûi a doua zi dupü detronare, Väleni 1909; A. D. XENOPOL, Istoria partidelor politice; D. A. SrurpzA, Autoritatea faptului indeplinit în anul 1866, Annales de l’Académie Roumaine 1912; Ip., 30 ant de domnie ai Regelui Carol, Bucarest 1897; In, Charles Ie de Roumanie, documents, I, Bucarest 1889; JEAN Maxo, L'Union des Principautés, Paris 1900; (Ubicini) Les Principautés- Unies devant la Conférence, Paris 1866; A. Lévy, L’Autonomie roumaine et les Puissances garantes, Paris 1866; FoRC4DE, Revue des Deux-Mondes, 17 mars 1861.

Sur le problème de l’Union et du Prince Etranger : A. D. XENOPOL, Istoria Partidelor politice; D. A. STurDzaA, Acte si documente relative la Istoria Renasterei Romäniei, 10 vol.; HuRMUZAKI, Documente atingütoare de Istoria Romämilor; D. À. STURDZA, Insemnütatea Divanurilor ad hoc din Iasi si Bucuresti în astoria Renasterei României, Bucarest 1912; Ugrcrnt, La question des Principautés devant l’Europe, Paris 1858; Æ. REGNAULT, Histoire politique et. sociale des principautés danubiennes, Paris 1855; Borzrac, Mémotres pour servir à l’histoire de la Roumanie, Paris 1856; P. BATAILLARD, Les Principautés devant le Congrès, Paris 1856; N. IorGa, Un colaborator francez al Unirei Principatelor, Paul Bataillard, Mémoires de la Section Historique de l’Académie Roumaiïne, Bucarest 1923; A. SaAnÉJOUAND, Les Principautés roumaines devant l’Europe, Paris 1856; A. Lévy, L’autonomie roumaine et les puissances garantes; G. À. Ga104A, Mémoires et observations présentés au Congrès de Paris, 1856; etc., etc.

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