CIRCONSTANCES EXTÉRIEURES FAVORABLES A LA CHUTE DU PRINCE CUZA
Il est clatr cependant que la principale condition de la réussite était la complicité, ou au moins l’indifférence, de l’Europe. Trop d'intérêts s’agitaient autour du Danube, trop de traités autorisaient l’ingérence des Puissances dans les affaires des Principautés pour que la Turquie, la Russie, l'Autriche, l’Angleterre, la France n’eussent pas leur mot à dire à propos d’un fait aussi grave que le renversement de l’hospodar élu en 1859 et confirmé en 1861 sous
(1) Cf. doc. n°5 44 et #8.
(2) Eder à Mensdorf, 4 février, V. B, Ber, I, f. 101-1083.
(3) Bibliographie. — Ouvrages généraux : SzranoBos, Histoire politique de l'Europe contemporaine, Colin 1926, Il, p. 912 sq.; E. Bour@zots, Manuel
historique de politique étrangère, IIL, p. 431 sqq; F. DAMÉ, Histoire de la Rou-
manie contemporaine, Alcan 1900; T. Marorescu, Zstoria Romôâniei contim- LS (1866-1900), Bucarest 1925; A. D. XexoPoz, Histoire des Roumaïns,
aris 1895; In., Zstoria partidelor politice din Romänia, Bucarest 1910.
Etudes particulières : A. D. XEnopoz, Domnia lui Cuza Vodä, 2 vol. Iasi 1903; R. RoserTr, Amaintirs din copilürie, Bucarest 1925; Amantiri din tinerete Iasi 1926; Prince Surzo, Mémoires (éd. Rizos, Vienne 1889); ** La Vérité sur la Roumanie depuis la Convention de 1858 jusqu'au coup d'Etat de 1864, Bucarest 1864; N. Ioraa, Politica externà Regelur Carol, Bucarest 1923; et les articles de presse, notamment FORCADE, Chronique de la Quinzaine, Revue des Deux-Mondes, 17 mars 1866; CHarLes Ier, Aus dem Leben Künig Karls von Rumänien, Stuttgart 1894 ; édition française légèrement écourtée ; Notes sur la vie du Roi Charles de Roumanie par un témoin oculaire, Bucarest 1894 ; HR STURDZA, Treizeci de ani de domnie ai Regelui Carol I, I, Bucarest,
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les auspices de l’Europe. Il faut reconnaître que le moment était des plus favorables; un refroidissement sensible marquait les relations de Cuza avec les autres cours, et n'eût été la question du prince étranger, l’abdication d’Alexandre-Jean n'aurait probablement soulevé qu’un émoi passager.
La Porte n'avait jamais été très favorable à Cuza. Elle avait, bon gré, mal gré, devant la pression de la France, dû accepter successivement la double élection, l’Union des Principautés, le coup d'Etat même, enfin cette sécularisation des couvents dédiés qui agitait toutes les églises orthodoxes de l’Empire, et elle ne s’était jamais résignée à ces capitulations successives que d’assez mauvaise grâce. Par de-là son intérêt immédiat, que les Puissances, la France surtout, lui représentaient comme exigeant l’existence de Principautés danubiennes fortes et constituées en solide barrière extérieure, elle comprenait bien que toutes les réformes de Cuza ne tendaient qu’à l’obtention d’une autonomie de plus en plus large, laissant prévoir, à longue échéance, peut-être, mais presque à coup sûr, l’imdépendance véritable. Elle continuait à penser ce que Fuad Pacha avait exposé avec tant de force le 31 juillet 1856, dans sa circulaire aux agents diplomatiques du Sultan à l'étranger : «L'union des deux Principautés, d’où doit découler indubitablement un état de choses qui portera plus ou moins atteinte aux droits souverains de la Turquie, fera relâcher les liens qui les attachent à l’Empire, et fera perdre, par conséquent, et pour l’Empire et pour les Principautés, cette force morale, maïs réelle que leur position actuelle leur donne aujourd’hui. Au lieu de deux provinces qui font leur évolution dans leur propre sphère, et ne cherchent que le bien-être matériel et domestique qui puisse les faire vivre heureuses sous l'égide tutélaire de l’Empire, et sous les lois garanties par l’Empire, lorsque nous aurons un Etat quasi indépendant, sa nature et sa forme lui créeront des objets d’ambition.. » (1). Elle en revenait périodiquement à la menace d’une occupation que le gouvernement de Napoléon III s’efforçait toujours
(1) Archives diplomatiques, 1866, LI, p. 39.
d'empêcher, maïs à laquelle elle ne renonçait pas. Le 20 février 1864 encore, en pleine discussion sur les couvents, Jean Alecsandri écrit à Baligot qu’il a appris à Paris que les Turcs arment ostensiblement, et qu’il a demandé à Drouyn de Lhuys son appui (1); et le 2 mars Bärdeanu confirme ces dispositions : une lettre confidentielle au vice-roi d'Egypte, tombée par hasard entre les mains de l’agent de France à Alexandrie, montrerait que la Porte songe à prétexter des armements de Cuza pour entrer dans les Principautés (2). Le 21 mai, la police du prince Cuza saisit des papiers établissant l’existence d’un complot en faveur du prince Sutu avec la complicité de la Porte (3). Le 20 juillet, Bärdeanu signale l’usage que l’on fait à Constantinople contre Cuza des imprudences de langage du journal Buciumul, qui appelle le prince « Sa Majesté » et Jui conseïlle de se proclamer héréditaire (4); et le 25 janvier 1865 l’agent roumain montre que cette campagne commence à prendre consistance (5). En même temps Popposition, qui redouble ses attaques, ne craint pas d’intriguer à Constantinople. Aussi lorsque éclate à Bucarest l’émeute du 15 août 1865, vigoureusement réprimée d’ailleurs, Fuad Pacha s’empresse d'envoyer à Cuza la sévère mercuriale que l’on saït sur le mécontentement général dont cette échauflourée était l’expression (6), et la réponse digne et ferme du prince (7) ne suffit pas à ramener complètement la Porte. Ce n’est donc pas à Constantinople que Cuza trouvera de chauds défenseurs.
Les Puissances voisines ne sont pas beaucoup mieux disposées.
L’ Autriche ne peut en effet voir d’un bon œil les progrès d’une nation dont les habitants sont les frères de race d’une très importante partie de la population de la Transylvanie et de la Bukovine, et dont la résurrection peut faire naître dans ces provinces des espérances incompa-
(1) Acad. Roum., n° 4858, f. 371.
(2) Acad. Roum., n° 4859, f, 198 sq.
(8) C£. doc. n° 18.
(4) Acad. Roum., n° 4859, f. 315.
(5) Cf. doc. n° 25.
(6) Cf. Archives diplomatiques, 1866, Il, p. 267. | (7) Acad. Roum., n° 4857, f. 589-597; Monitorul Oficial, 10 novembre 1865,