CHAPITRE III
Les Puissances, du 24 février au 13 avril 1866 $ 1. LA CANDIDATURE DU COMTE DE FLANDRE.
Les conjurés étaient donc décidés à ne se laisser arrêter par aucune considération pour atteindre leur but, qui était l'avènement d’un Prince étranger. L’expérience de Cuza pouvait en effet paraître décisive. Puisque ce Prince, avec son intelligence, son patriotisme éclairé, sa ténacité, son habileté diplomatique n’avait pu ni se concilier les Puissances, ni endormir les défiances de la Turquie, ni mater l’audace des prétendants divers, ni tenir en respect l’agitation tumultueuse des Chambres successives, ni constituer des finances à peu près stables, il devenait évident pour tous que la piace était intenable pour n'importe quel hospodar indigène. Ajoutons à cela qu’il avait accompli tout ce qu’on pouvait attendre de lui : l’union, service immense et glorieux, qui réalisait, en se jouant de l’Europe, le vœu le plus constamment exprimé par les populations — et quelques réformes primordiales comme l’accès des paysans à la propriété, le règlement de la vieille question des couvents, enfin, chose infiniment précieuse, l’obten- ” tion — grâce au coup d'Etat si décrié — du droit pour les Principautés de modifier elles-mêmes leurs lois, et qu’en conséquence sa mission pouvait paraître terminée à la fin de 1865.
Ni lui, ni aucun autre Prince indigène n’aurait pu aller plus loin. L'indépendance, notamment, et le rattachement au trône moldo-valaque des provinces roumaines irrédentes, — rêve de Ion Brätianu et de ses amis, nous l’avons déjà signalé (1) — ne pouvaient être envisagés qu'après un
(1) Cf. pp. 7 et 8.
bouleversement complet du statut des Principautés, et seul un étranger pouvait avoir l’audace et les appuis diplomatiques nécessaires pour y songer sérieusement.
Le 23 février dans l’après-midi, quelques heures après l’arrestation de Cuza, le comte de Flandre était proclamé Prince sous le nom de Philippe Ier,
Les raisons de cette hâte sont trop évidentes pour qu'il y ait lieu d’y insister. Comme le dira Ton Ghica lui-même aux consuls étrangers (1), il fallait avant tout couper court aux velléités de candidatures indigènes et aux possibilités d’agitation intérieure.
Il est plus intéressant de chercher à s expliquer le choix du comte de Flandre. C'était le second fils du roi Léopold Ier de Belgique, le frère du roi régnant Léopold IT. N’était-ce qu’un nom, pris au hasard, destiné uniquement à ne pas laisser le trône vacant et à gagner du temps ? Il y avait peut-être quelque chose de plus. « La révolution, écrit E. Forcade dans la Revue des Deux-Mondes du 1° mars 1866, n’a pas seulement été modérée, elle à été habile; le mouvement qui a porté le Sénat et l’assemblée unanimes à décerner l’hospodarat au comte de Flandre a été un remarquable tour d’adresse. Les Roumains, en rendant témoignage à la dynastie européenne qui s’est le plus honorée par sa probité constitutionnelle, n’ont pu compter sur l'approbation du roi des Belges, mais en proclamant une dynastie, ils ont manifesté une répugnance. Le vote en faveur du comte de Flandre est un vote d’exclusion contre un prince allié à la maison impériale de Russie, le duc de Leuchtenberg.. » (2). En effet, ce choix indiquéie déjà deux choses : que les Roumains voulaient un étranger, et qu’ils ne voulaient pas d’un Prince appartenant à un pays voisin. Ils affirmaient ainsi leur programme traditionnel en cherchant leur élu en Occident. Pourquoi en Belgique ? Le publiciste À. Lévy, connu par ses libelles sur les Principautés, donne le 3 mars une note intéressante en écrivant que ce choix a été dicté par l'espoir de rencontrer chez le fils le même respect des libertés constitu-
(1) Cf. doc. n° 124.
(2) Revue des Deux-Mondes 1866, &. II, p. 249.
INTRODUOTION 45
tionnelles que chez le père, et de l’autre par l'envie d’éviter toute susceptibilité internationale (1). La violence de ses attaques contre le Prince déchu et son accusation de russophilie (2) laissent deviner que l’auteur écrit sous des suggestions roumaines. Et il v à peut-être une indication à retenir du fait que A. Lévy et E. Forcade se rencontrent en faisant l’éloge des vertus constitutionnelles de la dynastie belge. Le respect d’un régime constitutionnel stable est, en effet, au premier plan dés préoccupations moldovalaques; il est l’un des quatre points des Divans de 1857; il est l’un des articles du credo libéral; et cette pensée n’a certainement pas été étrangère à la détermination du gouvernement provisoire.
En outre, il ne faut pas oublier que ce n’était pas la première fois que le nom du comte de Flandre était prononcé dans les Principautés.
Pendant les discussions du Divan de 1857, la Porte, et même plusieurs Puissances, se trouvèrent en délicatesse avec le ministre belge à Constantinople, Blondeel, qui, envoyé dans les Principautés pour y organiser le service consulaire, se mêla un peu plus qu’il n’était de son devoir aux agitations des partis (3). D’après les correspondances du baron d’Eder, consul d'Autriche à Bucarest, Blondeel se serait laissé endoctriner par certains boyards et aurait pressé, à diverses reprises, le caïmacam Alexandre Ghica de modifier sa politique, espérant provoquer un mouvement unioniste, dirigé, ajoute le consul, contre l’Autriche aussi bien que contre la Turquie (4). Prokesch, de Constantinople, et Vrintz, de Bruxelles, entretiennent également Buol de ces agissements (5), qui finissent par inquiéter assez la Porte pour qu’elle demande à Léopold Fer
(1) L’ Autonomie roumaine et les puissances garantes, p. 10.
(2) Ibid, p. 13.
(3) Nous exprimons ici à M. A. de Ridder notre profonde gratitude pour avoir eu l’amabilité d’attirer notre attention sur la portée de cet incident.
(4) Arcb. Vienne, Correspondenz mit der Agentie zu Bukarest 1857, f. 1-8 (7 janvier) et 370-374 (25 juillet).
(3) Arch. Vienne, Constantinople 1857, xr1-59,. f. 101-102 et 122-129 (13 févr.); 319-320 (1er avril); 412-413 (22 avril); Bruxelles 18/7, xxnr-17, Ê. 40-41 (26 janv.), 56-59 (6 fév.), 64-68 (18 fév.), 102-103 (3 mars); 127-129 (2 avril), 131 (4 avril), 133 (11 avril), 143-144 (7 mai), 187-188 (5 juin), 192-194 (8 juin), 250 (18 juin), 264 (20 juin), 375 (30 nov.). — Cf. doc. no$ 54 à 57.
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le rappel de son ministre. Or, parmi les diverses intrigues de Blondeel, il en est une qu’il paraît avoir nouée en faveur du comte de Flandre. C’est Vrintz qui le signale le 2 avril 1857, ayant eu connaissance d’un rapport de Poumay, consul de Belgique à Bucarest, qui annonce les progrès de cette candidature (1). Le vicomte Vilain XIV, ministre des Affaires étrangères de Léopold, écrivit le 8 avril à Poumay de bien faire savoir que jamais le comte de Flandre n’avait songé à pareille aventure (2), mais l’opinion officielle du gouvernement belge ne reflétait peutêtre pas la pensée intime du roi; car dès le 5 juin Vrintz écrivait que M. de Kerckhove, ambassadeur de Turquie à Bruxelles, croyait pouvoir affirmer que Blondeel n’avait pas agi sans instructions secrètes de la part du roi. Il est difficile de se prononcer; la longue résistance opposée par Léopold aux démarches de la Turquie lui demandant le rappel de son ministre semblerait indiquer en effet que l’action de ce dernier n’avait pas déplu au roi. Mais il arrivait à Léopold Ier de correspondre directement avec ses agents, de sorte que les Archives des Affaires Etrangères ne comprennent pas toute la correspondance diplomatique du règne et il est parfois malaisé de se faire une opinion. Au surplus, ce point est secondaire pour nous. Le fait intéressant est que le nom du comte de Flandre ait été prononcé dans les Principautés dès 1857 et que le prince ait eu des partisans. Il devenait alors naturel, en 1866, de revenir à la candidature étrangère écartée par l’élection de Cuza, même si l'intéressé avait une première fois refusé.
Le gouvernement provisoire se fit-il beaucoup d’illusions sur les chances de la candidature belge ? Bien des papiers nous manquent; ceux de Ion Brätianu, en particulier, que l’on commence à classer, ne sont pas encore accessibles au public et nous donneraient peut-être de précieuses indications sur cette période encore obscure de l’interrègne. Toujours est-il que sitôt la proclamation faite, une délégation fut envoyée à Bruxelles pour porter
(1) Cf. doc. n° 54.
(2) C£. doc. n° 57.
au roi des Belges le vœu des populations moldo-valaques concernant son frère.
Philippe, comme Léopold, déclinèrent courtoisement, mais sans hésiter, l'offre faite à la dynastie. Le roi Charles Ier, dans ses Mémoires, a accrédité l’opinion que le comte de Flandre avait refusé sur le conseil de Napoléon IIT (1). Rien ne nous permet d’être aussi affirmatif. Il ne semble pas que le Prince belge ait songé un instant à accepter. Le lendemain même de la proclamation, le ministre de France à Bruxelles écrivait à Drouyn de Lhuys que Rogier, ministre des Affaires Etrangères, lui avait communiqué à la fois la dépêche de Bucarest et le refus du comte de Flandre (2). Drouyn s'était seulement enquis des intentions du gouvernement belge sans autre indication (3). Et de fait il n’est pas besoin de chercher si loin les causes de ce refus. Le peu de goût du Prince pour une aventure orientale, l'opposition certaine de plusieurs Puissances, la situation dépendante à l’égard de la Porte, les nombreuses difficultés intérieures rencontrées par le prince Cuza et qu’une révolution n’avait certes pas diminuées, l’écheveau compliqué des conventions internationales, l’irrégularité d’une proclamation prononcée par un gouvernement insurrectionnel (4), nombreux étaient les mobiles qui pouvaient faire hésiter un prince à tenter la chance. L'entreprise, au début de 1866, pouvait paraître presque désespérée en échange d’une satisfaction médiocre. Il fallut toute la fougue juvénile du prince Charles pour passer sur tant de considérations. Pressé par les délégués de revenir sur sa décision, de se donner au moins le temps de la réflexion, le comte de Flandre maintint son refus (5).
(1) Mémoires, p. 4.
(2) C£. doc. n° 62.
(3) C£. doc. n° 59.
(4) C£. doc. n° 86.
(5) Bibliographie. — A. Lévy, L'Autonomie roumaine et les Puissances garantes; E. ForcADe, Chronique de la Quinzaine, Revue des Deux-Mondes, 1er mars 1866; F. Daméf, Hastoire de la Roumanie contemporaine; D. ONorvux, Din Istoria Românilor I, Bucarest 1914; D. A. Srurpza, Autoritatea faptului indeplinit în anul 1866; In., 30 ani de domnie at Regelur Carol; N. Iorca, Politica externä a Regelui Carol, Introduction ; Aus dem Leben Kônig Karls; etc.